Madeline.

Madeline avait des trous dans la tête. Je l’ai toujours connue avec ses trous, ses yeux globuleux et sa façon toute molle de se tenir debout. Tout petit je jouais dans le jardin avec elle, je ne savais pas encore qu’elle avait ces trous, et parfois elle m’embêtait avec ses bisous baveux et terreux. Au temps de l’école, maman me dit : tu l’accompagnes, tu prends soin d’elle. Les premiers jours, je l’ai conduite par le chemin jusqu’à la classe, puis plus tard, lâchement je l’ai abandonnée, parce qu’à l’école on se moquait de moi et de mon pot de colle à morve. Elle ne se plaignait pas, même si je ne voulais plus qu’elle me prenne la main et qu’elle m’embrasse. Les jours sans classe, je filais voir des copains de l’autre côté du village, je ne m’intéressais plus à Madeline. Et d’école en collège, de collège en lycée, de lycée en fac, je l’ai perdue de vue, d’autant qu’elle est partie aussi dans un centre où elle avait d’autres copains à trous. Je l’ai croisée parfois pendant les vacances et j’allais encore m’occuper d’elle quand ses parents partaient aux courses. Chaque fois qu’elle me voyait, elle chantonnait nos comptines d’enfant, ses yeux en étaient tout émerveillés pendant que je traînais les pieds près d’elle à m’ennuyer. Comme me le rappelait maman : faut être charitable avec ceux qui ne sont pas comme nous, va la distraire un moment. Alors je me faisais ma petite charité, de celles qui m’ont fait croire à ma gentillesse.

Un jour, j’étais en fin d’études, maman m’a appelé au téléphone. Il fallait que je vienne. Madeline n’allait pas bien, peut-être qu’elle mourrait, elle me réclamait. J’y suis allé bien sûr pour ne pas avoir à porter un fardeau de repentance. Je l’ai trouvée dans sa chambre rose,  entourée de ses peluches, le chat Marcel couché à ses pieds me surveillant de son œil fixe, le gauche, parce que le droit avait été crevé par quelque enfant méchant.

Elle était pâle, c’est vrai, j’ai bien vu les cernes, et le creux des joues. Elle a baragouiné sa joie de me voir, elle a tapoté ma main posée sur la couverture, elle a souri et chantonné comme avant. Et j’ai chantonné avec elle. Oh ! Le plaisir que je voyais dans ses gros yeux, alors j’ai parlé, beaucoup, elle écoutait. Oh ! Le sourire épanoui qui buvait tout ce que je disais. Je me suis soudain senti  morveux, petit, hypocrite. Elle avait un vrai bonheur et moi j’étais dans le faux semblant, dans la charité de maman qui veut un bon fils. Et je n’étais pas bon, serviable peut-être, à peine. Ensuite je l’ai quittée, il fallait retrouver mes chères études, et pour la première fois depuis la toute petite enfance, pour qu’elle garde intacte cette heure heureuse, je l’ai embrassée sur les lèvres, un baiser pour de pas vrai mais je pensais que ce serait le seul qu’elle recevrait de toute sa vie. Cette vie qui s’en allait.

Elle s’est rétablie, Madeline. Le baiser sans doute, petit con prétentieux que j’étais ! Comme d’habitude je l’ai oubliée très vite. Mais c’est maman qui est morte, un accident banal, une courbe et un chauffard. Je suis revenu au bercail le cœur en morceaux tout comme son corps à elle. Mon père ne fut pas très utile à consoler son fils, éteint, vieillard tout à coup, si fragile. J’ai dû m’occuper des funérailles, bander le muscle cardiaque, taire la souffrance. Madeline est venue près du cercueil. Elle chantonnait, balançant son buste en avant, en arrière et serrant contre elle son nounours de petite fille. Je lui ai pris la main et là, j’ai pu pleurer. Elle continuait son balancement au rythme de mes sanglots, je crois qu’ils ont duré longtemps. Quand j’ai lâché sa main, elle a posé sa peluche sur maman. C’était un vieux cadeau d’elle.

Madeline m’a accompagné jusqu’au cimetière avec sa démarche lourde et sa présence indispensable. Mon père suivait le corbillard, tout devant, quelques proches parents et amis derrière.

Quand tout fut terminé, je n’avais plus que moi, cette solitude immense, cet arrachement. J’ai traversé la pelouse, j’ai frappé à la porte. La mère de Madeline a ouvert, et m’a, d’un geste tendre, emmené dans la chambre où Madeline pleurait.

Pour la première fois depuis mon enfance, j’avais retrouvé celle qui, d’un éclat de rire, d’une douceur dans la voix, d’un regard qui comprenait, donnait du miel aux moments de colère et de chagrin. Je savais qu’elle avait une petite santé, je savais qu’elle ne vivrait pas longtemps et je savais qu’elle m’était d’un secours immense. Je suis revenu souvent au village, j’ai trouvé un travail tout près, je me suis installé chez mon père quelques mois et j’ai veillé à ce que jamais on ne lui fasse du mal. J’avais compris en peu de jours que c’était moi qui avais des trous dans la tête. Tant de sécheresse et d’indifférence, pendant si longtemps, je ne les compenserai jamais. Que de temps perdu, pauvre petit gars, à s’abîmer dans des projets superflus avec des gens superficiels pour un futur de béton ! La vraie vie était ailleurs.

Je lui dois son regard réjoui devant la vie, toute vie, qu’elle soit fleur, insecte, chat, enfant… sa tendresse pour  la lune, la couleur rose, ses peluches… ses rires devant les facéties d’un dessin animé, d’une blague de Charlot… ses larmes quand un poisson mourait dans l’aquarium du salon… ses chansonnettes naïves qui fleuraient bon le sentiment… ses incompréhensions face à la méchanceté d’un propos… sa révolte quand elle comprenait, y compris à la télévision, une injustice terrible, elle en hurlait parfois et se réfugiait vite près de Marcel, le chat borgne et attentif. Je lui dois d’avoir découvert la sincérité et  la droiture de cette sincérité.

Aujourd’hui, Madeline est enterrée dans le même cimetière que Maman, pas très loin. Je vais leur parler quelquefois, quand je sens ce poids terrible qui m’oppresse, mes absentes me consolent car j’ai appris avec Madeline à trouver en moi les réponses à mes questions, pas à toutes, bien sûr, mais à quelques-unes.

Une fleur sur la tombe de maman, celle de Madeline est couverte de peluches et personne jamais ne les a volées.

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11 réflexions au sujet de « Madeline. »

  1. ABC

    Le cœur des bienheureux déborde d’affection…
    C’est une richesse immense de côtoyer le cœur des « pas comme les autres »…
    La vie me l’a appris et ton texte aujourd’hui m’émeut particulièrement, merci de l’avoir écrit.

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    1. Azalaïs

      Pour avoir travaillé un temps avec « ceux qui ont plein de trous » je sais qu’ils sont une richesse et qu’ils sont là pour nous rappeler ce que c’est qu’être humain.
      J’ai vu hier avec ma petite fille le film sur Camille Claudel, l’impudence de ce frère qui se croyait touché par la grâce divine et incapable d’actes charitables!
      c’est un très beau texte
      bises Polly et merci

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    2. polly Auteur de l’article

      C’est en effet une richesse Annick et Aza. J’ai déjeuné longtemps en leur compagnie, dans un CAT, c’était tellement joyeux et quand je visitais des stagiaires qui y travaillaient, c’était du bonheur. D’ailleurs les élèves revenaient de ces stages vraiment transformés.
      Quant à Paul Claudel, Aza, même s’il a écrit de merveilleux textes, reste pour moi un mystère. Comment pouvait-il concilier sa foi et l’abandon de Camille? Je ne veux pas juger mais je ne peux m’empêcher de penser que sa « grâce » était bien superficielle.

      Bisous à toutes les deux, mes fidèles.

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  2. polly Auteur de l’article

    Et je crois que j’ai mis longtemps aussi à comprendre, non pour eux, les troués que j’ai toujours trouvés bien plus normaux que certains, mais pour la valeur de la vie, de toute vie.

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  3. jean argenty

    Bonjour Polly,
    Merci pour la sincérité et la spontanéité de ton propos. J’aime ton écriture et l’histoire que tu racontes ici me touche. La misère de chaque être est unique, sa souffrance et sa joie aussi. Heureusement cela reste partageable, j’espère encore longtemps.

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  4. almanito

    Emotion. Quel récit!
    Nous avons tous des trous dans la tête. Madeline lui a appris l’essentiel en fait. En te lisant, je pensais que toute la vérité est dans cette très belle histoire tout en me faisant des reproches parce que moi aussi, avant de comprendre, j’en repoussé des Madeline…

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