Le baiser du lac.

 Parfois, un nuage encercle le sommet du Dôme bleu. Il se reflète alors dans les eaux transparentes du lac. Rarement. Ce reflet forme les deux lèvres charnues d’une bouche entrouverte qui s’interroge sur le mystère du monde. Si, par tristesse, une fine pluie auréole la surface grise de l’eau, ce sont mes larmes : les pleurs d’avoir égaré à jamais ce baiser que je ne donnerais plus.

  Il fut un temps où j’eus vingt ans. Vingt ans et l’espoir, vingt ans et la foi. La foi en un avenir radieux d’amour.

  Le jour de sa première apparition j’étais prêt à plonger pour ma nage quotidienne qui me menait au milieu du lac. Là, sur le dos, je cessais tout mouvement. L’eau me portait, généreuse, et je contemplais le ciel qui prenait les couleurs de sa journée. Souvent de gros moutons nuageux se dorlotaient encore avant le lever du vent. Le ciel de mon enfance est un ciel occupé, bruyant, étonnant par ses brumes et ses colères estivales. C’est ici que je récitais la musique, que je me remémorais toutes les arias de mes opéras préférés.

  Ce matin-là, j’entendis des pas casser les fougères. Je me cachai derrière les roseaux. Jusqu’à ce jour personne n’avait dérangé ma baignade: la pêche restait interdite ici, et je venais toujours très tôt. Elle surgit de l’épaisseur fraîche d’un petit bois de saules. Elle surgit, la démarche assurée de ceux qui savent porter leur beauté. Elle se déshabilla aussitôt, sans s’inquiéter de la température de l’eau. Elle ôta le fin tricot de coton, laissant le plaisir poindre au bout de ses seins ronds et lourds.  Pendant ces quelques secondes où elle mariait son corps à la sauvagerie du lieu, j’eus le temps d’admirer le dos droit, les épaules solides et les courbes charnues qui s’offraient impudiques au soleil levant. Elle eut un geste d’un charme fou lorsqu’elle remonta ses lourds cheveux bruns en chignon sur une nuque que j’aurais voulu frôler de mes lèvres brûlantes. Elle entra avec prudence dans l’eau, s’aspergea le ventre, le visage, les épaules puis plongea. Elle allait d’un crawl tranquille, droit devant. Petit point flottant, elle continuait infatigable. Je me levai, transi. J’approchai du petit tas que formaient ses effets, en saisis la courte jupe et enfouis le nez dans son parfum. La magie poursuivait son long empoisonnement. Imprégné d’elle, je me retirai, la tête à l’envers.

  Tous les matins de cet été-là, je l’attendais. Tous les matins, le même rituel se renouvelait, immuable. Et, moi, dans le froid de mes roseaux, je grelottais de désir. Elle était femme, je n’avais connu que des jeunes filles. J’étais plutôt bien bâti, je plaisais. Les amourettes se succédaient, sans grande importance. Les filles s’offraient avec tant de facilité que je ne gardais d’elles que peu de souvenance. Je ne saurais les décrire, nos plaisirs étaient trop rapides, nos étreintes ne comblaient que le corps. L’amour en moi demeurait vierge. Vaste territoire inoccupé.

  Je la regardais dévoiler des rondeurs qui me bouleversaient. Elle prenait tant de joie à cet exercice matinal. Elle était libre ici, sa peau se livrait tout entière aux caresses du lac. Elle me ressemblait, je les connaissais bien ces fiançailles charnelles. Depuis ma plus tendre enfance je m’y soumettais avec délectation.

  J’inventais son histoire. Je la voyais mariée, mal mariée. Prise dans une vie conjugale sans saveur, ennuyeuse à souhait. Prisonnière d’une brute qui ne savait pas apprécier et trouver sur elle les voies de son évidente sensualité.    

 

  Un jour,  je la suivis. J’avais médité longuement sur la meilleure manière de le faire sans attirer son attention. Je ne voulais pas détruire l’harmonie du matin. Elle devait rester dans la certitude de sa solitude.

  Elle remonta le petit chemin des saules. J’attendais. Je savais qu’elle ne pouvait emprunter qu’une seule route pour rejoindre les premières maisons. Je savais aussi qu’elle était à pied, aucun moteur n’avait ronflé à mes oreilles jusqu’à ce jour. J’émergeai du bois. Je vis sa silhouette avancer d’un pas allègre. Ses cheveux humides dansaient sur le dos. Le soleil qui perçait plus fort jouait ses premiers reflets sur les gouttes qui habillaient encore ses longues jambes. Son allure était vive. Je pressai le pas de peur de la perdre. Elle s’arrêta une minute, dégageant de la sandale un gravillon inopportun. J’eus l’impression qu’elle m’observait derrière son bras tendu vers le pied. Je m’arrêtai, figé, mais elle reprit son avance. Elle logeait au village, je la vis pénétrer dans un gîte que je connaissais bien. Je pouvais désormais l’imaginer dans la maison, dans la chambre, dans le lit.

  A partir de ce moment, je passai souvent devant l’habitation. Je découvris, amèrement, deux petites têtes brunes jouer dans le jardin. Je croisai une fois un homme. D’âge mûr, il affichait une musculature aussi puissante que la mienne. Il était grand et élancé. Il n’avait rien de l’ogre que j’avais imaginé. Je m’abstins de revenir rôder dans le village. J’étais trop déçu. Je ne voulais plus rien apprendre qui altérerait l’image que je voulais me forger.

  Les matins me restaient. Je commençais à échafauder des plans pour la rencontrer. Mais je restais paralysé dans mes roseaux. Ma fascination empêchait toute tentative d’approche. En révélant ma présence, je risquais de rompre le fragile lien qui m’unissait à elle. Alors je retardais chaque jour le moment fatidique où je la perdrais.

  Un soir de fête au village, je discutais, attablé avec quelques amis à la terrasse de l’unique café. Les festivités prenaient fin. Le feu d’artifice sur les eaux sombres venait d’exploser son dernier pétard. Je la vis s’approcher d’une table, suivie de son compagnon et de ses deux enfants. J’avais l’impression que tout le monde entendait les battements de mon cœur. Elle se tourna vers moi et sembla me reconnaître. Elle me dédia un sourire malicieux et complice. Je rougis et espérai que personne ne le remarquait sous mon hâle. Un de mes amis me secoua.

          Hé !  Julien ! T’as les yeux comme des marmites ! C’est la dame qui t’renverse comme ça?

Je me gardai de répondre, haussant les épaules et me mêlant à nouveau à leur conversation sans vraiment la quitter des yeux. Elle m’observait à la dérobée. Je sentis des picotements de joie tout le long de l’échine. Demain serait un autre jour.

  Elle ne vint pas. J’ai nagé à en perdre haleine. J’ai nagé comme un fou. J’ai plongé préservant l’apnée jusqu’à l’étouffement. Et je suis revenu, meurtri, épuisé.

  Elle était là, nue et sereine, assise sur les petites cailloux coupants. Elle me regardait émerger de l’onde.

          Aujourd’hui, c’est moi qui te regarde, dit-elle en riant.

  Essoufflé, je ne pus répondre. Elle se redressa face à moi, me prit la main et m’entraîna dans les roseaux de tous mes matins d’enchantement.

  La danse de l’amour nous secoua. Je reçus la morsure de ses lèvres. Je reçus ma première leçon de douceur et de violence mêlées. L’eau qui vaguait autour de nos ébats participait à l’acuité de notre plaisir. Je caressais ses courbes connues et reconnues, ma bouche léchait chaque morceau de peau, je la buvais goutte à goutte, assoiffé par toutes mes attentes matinales. Elle me dévorait de la même ardeur.

  Chaque seconde de cette heure merveilleuse est gravée dans ma mémoire. Je l’ai prise, reprise, ne sentant plus de fin à mon désir. Je devenais fondant, soumis aux caprices de ses cambrures. Elle devenait fondante, soumise à la fantaisie de mes assauts. Nous roulions dans l’eau, nous immergeant, émergeant, l’écume aux lèvres. Elle s’offrait. Je m’offrais. Aucune retenue n’enserrait notre étreinte. Nous n’étions plus qu’un et même corps traversé par une explosion de joie.

  J’avais atteint le Walhalla. Tout Wagner tremblait dans ma tête. Je me suis effondré à ses côtés. Nos béatitudes se reflétaient l’une l’autre. Je remarquai pour la première fois le vert clair de ses yeux. Il était empreint de gravité.

  Elle se leva la première, rejoignit ses vêtements, s’habilla avec des gestes lents, fatigués. Elle se saisit de son sac et partit. J’eus une réaction tardive. Elle avait déjà atteint le haut du sentier quand je l’appelai. Elle cria qu’elle n’avait plus le temps. Je m’habillai rapidement pendant qu’elle patientait. Elle m’embrassa une dernière fois, me suppliant de ne pas la suivre.

          A demain. Je reviendrai demain.

  Elle n’est pas revenue. Je courus jusqu’au gîte. La propriétaire nettoyait. Ils étaient partis hier soir. J’obtins sans mal leur adresse, prétextant un livre à leur rendre. Mais l’adresse ne formulait qu’un impersonnel nom de famille dans une ville du nord. Je n’avais pas son prénom pour la vêtir d’une réalité plus tangible. Je pleurai.

  Quelques mois plus tard, je pus me rendre dans le nord. J’avais construit des rêves de rencontres incroyables. Ils avaient déménagé. Personne ne put me renseigner sur leur nouvelle destination.

  J’ai fui dans la musique. Je suis devenu un chef d’orchestre réputé. Peut-être est-elle venue écouter un concert que je dirigeais. Peut-être m’a-t-elle aperçu à la télévision. A-t-elle jamais aimé la musique ? Je ne sais rien d’elle sinon l’essentiel : la fusion de nos chairs dénudant nos âmes, nous étions l’un et l’autre, à ce moment là, complets.

  Je fuis toujours, à travers le monde.

  Mais chaque été, je suis là. Je regarde ma vie défiler à la surface du lac et je me souviens de toutes ces femmes qui m’ont aimé mais n’ont pas pu me retenir. Les plaisirs me semblaient usés, défraîchis dans leurs bras. Je n’ai plus reçu en moi cette onde divine.

  Chaque matin de chaque jour, je l’attends. Je l’attends depuis vingt ans, cent ans, mille ans. Je l’attendrai jusqu’au bout.

  Et chaque matin de chaque jour, quand je ne suis pas à Londres, ou à Berlin, ou à Philadelphie,  je viens chercher dans la fraîcheur des eaux du lac le noyé que je suis devenu. Parfois, quand les ombres du ciel sont clémentes, j’observe ces lèvres en reflet sur le lac, et je nage, je nage, je nage pour me saisir d’un dernier baiser qui ne vient jamais.

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17 réflexions au sujet de « Le baiser du lac. »

  1. Quichottine

    Je reste émerveillée… il faudra que je revienne pour t’en dire davantage.
    Un premier amour… une seule étreinte… et toute une vie d’attente et d’espoir.

    Pourtant… peut-on attendre ainsi sans passer à côté de ce qui pourrait être autre mais si beau ?

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    1. polly Auteur de l’article

      Une étreinte et toute une vie dans cette étreinte.
      Peut-être qu’elle était nécessaire pour qu’il puisse vivre la musique intensément.
      Peut-être.

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  2. jean argenty

    Magnifique texte d’une sensualité qui me laisse sans voix. L’eau, le soleil, la peau, et la solitude partagée dans le secret des yeux.
    Il y a un mystère pour moi dans ce blog : Je est un autre et Polly, je n’avais pas encore remarqué mais avec ce texte !

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    1. polly Auteur de l’article

      Elle n’a pas failli, juste défailli un matin au bord d’un lac.

      Mais ce n’est pas d’elle dont il s’agit, seulement de ce jeune musicien qui va porter toute sa vie cette sidération.

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    1. polly Auteur de l’article

      Un lac, du soleil et la montagne autour, quoi de plus sensuel?
      Une sirène, évidemment.
      Une sirène dans la tête alors plutôt qu’une fleur.
      Finalement mes thèmes sont récurrents, l’absence fait des trous partout y compris dans la peau.

      Bisous plein Aza.

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  3. Quichottine

    Tu as changé de « thème » pour ton blog… mais j’aime aussi.

    « L’absence fait des trous partout y compris dans la peau… »
    Je crois que nous avons tous des thèmes récurrents mais ce qui est important, c’est que chaque page est différente et ouvre aussi de nouveaux possibles.
    Passe une douce journée. Je t’embrasse tendrement.

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    1. polly Auteur de l’article

      J’avais besoin de la plus grande sobriété. Ce thème me va bien pour l’instant.

      J’apprends à méditer. Je crois que ça va m’aider pour passer le cap.

      Je n’ai pas pu encore écrire vraiment, les vœux, c’était une petite mélodie qui m’a distraite un moment.

      Les possibles s’ouvrent, petit à petit, et l’un d’eux nous concerne. Je serai présente pour cette aventure. Compte sur moi.

      Bisous tendres ma Quichott’.

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  4. almanito

    Je suis moi aussi sidérée, ce texte est un petit bijou de poésie et de sensualité. Quand je pense à ton billet « l’art de rien » , à » l’insignifiance » de tes histoires….!!!
    Un des plus beau livres que j’ai lu: « Corps et âme » de Franck Conroy. Je retrouve la même force dans ta nouvelle.

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  5. polly Auteur de l’article

    Je ne connais pas ce récit de Conroy (il faut dire que je lis peu de romans)… je vais l’ajouter à ma liste de lecture, si tu dis qu’il est beau, je ne peux que le lire.
    Merci pour ton appréciation, c’est un récit inspiré d’une photo de mon cher Bruno Thomas, mon immortel.

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      1. polly Auteur de l’article

        Je viens de le commander, il parle de musique, de jazz… oui, il me tente énormément.
        As-tu lu Novecento pianiste de Barrico? C’est un récit fabuleux aussi, d’un pianiste sur l’océan.

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