le piano

Il l’avait désiré depuis longtemps ce piano. Il avait attendu que le budget le lui permette. Il avait attendu patiemment. Les traites étaient parfois lourdes à payer. Sa trompette, il l’avait vendue, à cause de la petite qui pleurait quand il jouait. A cause aussi de l’argent, ils en avaient besoin, la maison à construire, la deuxième en route. Et puis la trompette, le conservatoire, tout ça c’était des rêves. Les copains, eux, avaient tenté leur chance et avaient rencontré celle qui chantait les cloches sonnent, sonnent, sonnent. Fred et René surtout, Guy aussi. Les potes de jeunesse, les potes du philharmonique réussissaient.  Il était resté. Un travail stable dans la chimie, une évolution de carrière possible et cette gosse qui germait.

Elle avait sept ans quand la baie s’ouvrit en grand et fit pénétrer le piano. Un quart de queue, un pleyel. Bien accordé, bien brillant. Une occasion qui les saignait pour un temps. Elle se souvient encore de ce gros gisant qui occupait le tiers de leur salon. Une décoration onéreuse. Elle ne l’écoutait pas quand il jouait ce jazz, une musique pour les grands, une musique désaccordée qui l’étouffait. Elle partait subrepticement rejoindre les copains dans les branches. Quand elle revenait, bien souvent les fesses lui en cuisaient, mais elle recommençait toujours.

Elle se souvient quand il veut lui apprendre, les blanches, les noires. Le rejet. Comme pour l’arithmétique, il ne comprend pas qu’elle ne comprenne pas. Cette enfant est désespérante. C’est facile les baignoires qui se remplissent, c’est facile le fa si la do ré. Il se fâchait, elle pleurait juste pour l’embêter parce qu’il l’embêtait avec son piano noir de souffrance et ses mètres cubes encombrants. Et elle avait bien d’autres cabanes à construire dans le bois voisin.

La mer était le seul endroit qu’il lui accordait, les jeux dans les vagues, les plongeons, les courses à la nage, les sous-marins dans les algues, les éclats d’écume sur le rire des vacances. Il la laissait libre d’aller et  venir avec tous ceux qu’elle rencontrait et qu’elle invitait dans l’océan de ses rêves d’enfant.

Au retour, le silence recommençait. Le piano se taisait.

 

Il renonça. Elle ne sait plus quand, mais il renonça. Dès lors il ne joua plus, mais il l’obligea au travail, l’empêcha de voir l’amie qu’il trouvait insuffisante, les copains dans les arbres qui l’attendaient. Dès qu’il tournait le dos, elle fonçait vers eux. Elle le détestait et ne comprenait pas comment sa douce maman supportait cet ogre autoritaire qui ne laissait personne contester et choisir. Elle le détestait et le craignait. Et elle apprit à fléchir pour ne plus subir le dur de son regard, la férocité de ses mains sur ses cuisses, le verbe humiliant qui la dégradait.

Puis ce fut la pension, l’échappatoire, l’heureux berceau des amitiés et les chagrins adolescents.

Le piano dans le séjour trônait toujours. Elle se gardait de le toucher en sa présence. Parfois elle jouait quelques airs enfantins, mais surtout ne voulait rien savoir de plus. Il servait de table à dessins. Il croquait des paysages au fusain, pour les uns pour les autres. Ses crayons noirs chantaient au-dessus des cordes qui ne vibraient plus. Et ses crayons chantaient juste. La relation s’adoucissait, un peu.

 

Un jour, bien plus tard, quand elle revint du lycée, la grande baie ouverte laissa sortir le piano. Il l’avait vendu, un coup de tête, une déception, comme un regret. Son cœur à elle la mordait toute.

 

 

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16 réflexions au sujet de « le piano »

  1. almanito

    Quand les parents veulent à tout prix faire endosser le costume de leurs rêves à leurs enfants, le résultat ne peut être que désastreux, déception des parents, culpabilité des enfants…triste.

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    1. polly Auteur de l’article

      Souvent, l’enfant, surtout l’aîné est investi de la mission non accomplie d’un des parents. C’est peut-être moins le cas aujourd’hui… mais pas sûr!

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  2. Quichottine

    Je ne sais pas, tu vois…
    Il y avait un piano chez mes parents, maman en jouait divinement et je me disais que je n’arriverai jamais à rien… jamais à jouer aussi bien qu’elle.

    Le piano est devenu muet lui aussi, il est sorti de nos vies… et, un jour, très longtemps après, un autre est arrivé chez nous. Il m’a réconciliée avec ceux qui n’étaient plus là pour le faire chanter, j’ai appris à mon tour.

    … et, maintenant, même si je ne joue plus vraiment, même si je n’ai jamais joué comme j’aurais aimé le faire, lorsque ma fille se met au piano, au violoncelle ou la clarinette, c’est comme si elle avait compris que ces notes peuvent m’apporter plus que celles d’un virtuose.

    Mais en un sens, tu as raison. Il ne faut pas essayer de transmettre ses amours… peut-être seulement essayer d’en donner l’envie par l’exemple.

    Tu sais, ma petite dernière avait quelques années lorsque le piano est arrivé. Elle se couchait contre lui quand je jouais, sans rien dire.

    Maintenant, c’est moi qui écoute et qui me laisse porter, sans autre mots ou images que celles qu’elle fait vivre en jouant.

    Passe une douce journée. Je t’embrasse très fort.

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    1. polly Auteur de l’article

      C’est une belle relation de mère en fille… si ma mère avait joué, sans doute aurais-je appris. Un père, comment dire, c’est plus impatient!
      Quand mon fils a choisi la guitare, je me suis dit que quelque part, il répondait au grand-père, à sa manière.

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  3. azalaïs

    deux âmes en peine alors que les choses auraient pu être tellement belles et simple
    Ma seconde fille a voulu apprendre le violon pour faire comme sa soeur mais elle ne travaillait pas assez pour prétendre faire une carrière de musicienne et puis vers 15 ans, ça l’a prise d’un coup mais il était trop tard et son prof l’a dissuadée de se lancer sur cette voie, il aurait fallu qu’elle soit plus constante quand elle était petite
    ce fut un déchirement. aujourd’hui, elle joue en amateur et travaille dans l’acoustique,, elle est quand même restée fidèle à son rêve
    j’aurais tellement aimé moi aussi apprendre à jouer d’un instrument, il y a une telle joie à regarder un musicien et la complicité qu’il entretient avec son instrument
    bises tout plein

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    1. polly Auteur de l’article

      Je regrette aussi, mais j’étais comme ta fille… trop de choses à faire quand on est enfant, surtout dans les arbres, les cabanes ne se construisent pas en un jour.

      La musique est exigeante, elle demande de la patience et de la persévérance. Je n’étais pas cet enfant là.
      Bien sûr que c’est parfois un déchirement de ne pas savoir pratiquer d’un instrument de musique, on devrait tous apprendre, dès la maternelle, qu’on ait au moins quelques bases, ensuite, on fait comme on peut.

      En Norvège, toutes les écoles sont équipées, ça fait rêver.

      Bisous plein Aza

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  4. carolechollet

    Apprendre le piano est parfois vécu comme une contrainte, mais un piano dans une maison, c’est un « possible », une façon de dire que la musique est là, à portée de tous les doigts.
    Une chose est sûre cependant : on ne peut pas faire porter à un enfant ses propres rêves.

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    1. polly Auteur de l’article

      C’est un magnifique possible.
      Ce n’est pas tant l’instrument qui effrayait, c’était les rêves d’un autre, de cet inconnu qui grondait.
      Il aurait fallu…
      C’est une autre vie, celle qui n’a pas été vécue.

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  5. ABC

    J’aime beaucoup ton texte qui à travers ce piano imposant, décrit la place majeure du père frustré, la place qui se cherche de l’enfant mal comprise, la place de la mère complètement annihilée… Un petit courant d’air est entré dans la maison quand le piano l’a quittée…

    À chacun son piano, celui de ma grand mère me faisait rêver, bien que ma grand-mère qui jouait juste se permettait de chanter en même temps faux….
    Je désirais vraiment apprendre à jouer du piano, maman a décidé que ce serait plutôt ma sœur aînée qui le fit avec tant de mauvaise volonté que l’affaire fut classé définitivement, pour elle comme pour moi. je l’ai toujours regretté, mais le piano est resté mon instrument préféré…

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    1. polly Auteur de l’article

      Oh! Annick, je n’ai pas répondu à ce post!
      pan sur le bec!
      Il m’a échappé, et pourtant comme ta blessure me touche. Une mère qui décide ici, plutôt l’aînée que toi!

      Désolée pour ce retard incompréhensible.

      Je t’embrasse très fort.

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