Deux lèvres à la fois.

Deux lèvres à la fois, gourmande.

Et tu cours, tu cours, en bottines, en talons pointus, en short bien moulant, moelleux au toucher, soyeux à l’intérieur mais tu le réserves ce soyeux. Tu cours le trentenaire, le quadra, le quinqua, pas plus vieux, tu n’aimes que les solaires.

Gourmandine, on t’appelle ici, ailleurs ce serait gourgandine mais je préfère la première appellation car tu es pulpeuse à réjouir le palais et que celui qui le nie est un gros jaloux refoulé que tu n’as pas regardé ou une commère frustrée.

Tu cours pour donner deux lèvres à la fois, tu es à peine dans la séduction, c’est vrai ton short est excessivement moulant mais les bons yeux s’illuminent sur la ferme rondeur de la fesse et la cuisse, c’est vrai le chemisier cache si peu dans l’échancrure le sillon profond mais les bons yeux en tètent la fraîche beauté.
Tu as l’érotisme gourmand, tu l’offres comme un cadeau, c’est ta nature, ton rire de vivre, et on entend longtemps le claquement de ta démarche ondulante sur le trottoir. Tu viens de fermer une porte, lui reste allongé sur le lit, immensément béat, étrangement apaisé. Qu’importe que tu cours vers l’autre, pourvu que tu reviennes, que la porte s’ouvre à nouveau et que tu mêles ton parfum au sien.

Tu as tant d’ennemis, ceux que tu as ignorés, ceux qui t’ont harcelée et que tu as dénoncés, et les imbéciles, si nombreux.
Un de ces imbéciles a tenté l’autre matin de t’humilier.
J’arrivais de l’autre côté de l’allée avec Martial, mon chien qui t’aime tant. Je remarquai le rire grossier de Bandon, j’entendis l’écho de son comparse Chenier. Et toi, pimpante et fière continuait ton chemin sourde à leurs grivoiseries.
Je t’ai rejointe et tu m’as dit « vite !un baiser ! Serre-moi fort dans tes bras. »

J’ai obéi, évidemment, savourant l’instant matinal avec ce soleil chaud tout contre moi. Martial, heureux, se frottait à tes jambes.
Puis, on s’est assis sur le banc, pas très loin des deux compères. Tu chuchotas à mon oreille qu’il fallait leur faire croire qu’on se moquait d’eux. Je riais à ton rire, nos œillades ironiques ont eu raison de leur patience. Ils s’éloignèrent.

Tu es cette joie gourmande qui tente chaque matin de lacérer ta douleur. Tu la confines dans les oubliettes de ta mémoire. Je suis sans doute le seul à la connaître, à lui tendre la main, à l’aimer plus que toi qui ne veux jamais lui accorder ta tendresse.

Moi, le fils du concierge, qui t’ai vu grandir dans ton bel appartement du sixième. Petite orpheline mal protégée par une tante indifférente, ma mère t’a trouvée un matin vers 5 heures assise sur les marches de l’escalier, en chemise de nuit et du sang entre les cuisses. Tu avais dix ans. Mon père a appelé le médecin et la police. Le compagnon de ta tante fut condamné à 10 ans ferme. Ta tante ne pouvait plus t’approcher. Et tu es partie de famille d’accueil en famille d’accueil .
Jamais tu n’en parles. Depuis ton retour à 18 ans, tu as choisi la fête et le silence.

Là, sur ce banc, ce jour-là, je serre la petite fille tout contre mon cœur, tendrement

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12 réflexions au sujet de « Deux lèvres à la fois. »

  1. Quichottine

    Combien de petites filles ont-elles vécu cela, sans rien dire, sans voir jamais leur bourreau condamné.
    Elle a choisi de vivre, d’être femme… Tu sais, je crois qu’elle a raison.
    Mais, ce que j’aime, c’est cet homme qui voit encore en elle la petite fille qu’elle a été, celle qui lui permet d’être son ami.
    Magnifique récit, Polly.
    Merci.

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    1. polly Auteur de l’article

      Je suppose qu’il y a de part le monde des milliers d’enfants maltraités. Je ne comprendrai jamais la violence faite à l’innocence.
      C’est vrai que ma gourmande a eu son bourreau condamné.

      Si on pouvait apporter une telle empathie aux souffrances de ceux qu’on connaît, je crois que nous irions mieux.

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        1. polly Auteur de l’article

          Je t’embrasse fort aussi ma frangine du tonnerre. Une année pleine de couleurs pour toi, tu as des couteaux merveilleux, alors qu’ils continuent à nous réjouir aussi.

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    1. polly Auteur de l’article

      Je ne sais si la violence est génétique, si c’est une question de testostérone comme le disent certains, ou si elle est culturelle, en tous cas elle abîme l’humanité.

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