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le cimetière.

Jeu de mars de la petite fabrique d’écriture.

Drôle d’endroit pour le renouveau, me direz-vous, pourtant, je vous rassure et il ne s’agit pas du grand tilleul qui bourgeonne, ni des récents venus dont les tombes s’alignent près de celle de mon épouse.

Elle m’a quitté voilà deux ans, deux ans de solitude amère bien que mes filles s’occupent encore de moi, bien que mon fils depuis son Australie ait encore quelques soucis de moi et me téléphone régulièrement me priant de venir rencontrer sa nouvelle dulcinée et le futur petit fils qui naîtra dans deux mois. Coquin de fils, trois femmes plus tard et bientôt quatre enfant avec ce bébé à quarante ans et des poussières. Je n’ai jamais compris l’instabilité d’Antoine, ses voyages, ses passions, pourtant ma femme et moi étions un couple uni et tranquille. J’étais heureux auprès de Madeleine, elle était simple, joyeuse et savait tenir une maison et même si elle ne parlait pas beaucoup, j’étais bien à ses côtés. Sa maladie puis sa mort m’ont terrassé, j’étais si démuni devant sa souffrance, si terriblement démuni.

Mais ce jour-là au cimetière, j’ai senti poindre en moi comme un possible dans le regard d’une dame.

C’est elle qui m’a reconnu la première. Trois tombes plus loin, elle déposait des fleurs sur celle de sa mère. Elle s’est approchée de moi, m’a souri et dans ce sourire j’avais quinze ans.
– Jean-Loup Lauzier ! Est-ce vous ?
Je me suis retourné et la première chose que j’ai remarqué ce sont les cheveux argentés, puis la silhouette noueuse et puis les yeux… Ah ! Ses yeux couleur pervenche ! Comment les aurais-je oubliés ?
Adrienne ! Je l’ai connue sur les bancs du lycée. Il y a si longtemps !
Elle était la plus belle fille du canton, convoitée par tous mes copains. A l’époque, filles et garçons étions encore séparés par des grilles, mais dès la sortie des classes nous nous précipitions vers les grandes portes de l’école des filles.
Elle m’avait accordé quelques danses dans les bals, elle m’avait accordé un baiser, nous nous promenions main dans la main très sagement. Elle avait disparu un jour sans prévenir, plus personne n’avait de ses nouvelles, pas même son amie Marie-Thérèse. Envolée sans laisser de signes.

Je suis soudain bien bouleversé et lui demande comme si c’était hier où avait-elle disparu ?
Elle a ri et son rire est le même, clair, chantant et tourneboulant.
Mais nous n’avons plus quinze ans, les soixante-dix approchent à grands pas et si je me redresse devant ces souvenirs, je vois ma main fanée se tendre vers la sienne comme un soupir.

Nous sommes sortis ensemble du cimetière, elle est venue prendre un thé à la maison, nous avons parlé longtemps et quand le soir est tombé, je l’ai raccompagnée jusqu’à l’appartement de sa mère décédée depuis peu à l’âge canonique de quatre-vingt seize ans. Ah ! S’il nous en est donné encore autant… pensée fugitive devant ce sourire toujours aussi séduisant. Bien sûr, nous avons vieilli… Vraiment ?

Elle n’avait pu prévenir personne, des vacances à la mer, ses parents accidentés, on l’avait confiée à une tante près de Bordeaux. Elle avait pourtant écrit à Marie-Thérèse, mais bien plus tard car son père était mort dans l’accident. Sa mère avait trouvé du travail là-bas et n’était revenue ici qu’à sa retraite. Ensuite la vie… Elle était devenue médecin comme son époux, avait divorcé et s’occupait des petits-enfants comme toute grand-mère gâteau qu’elle était.

Elle allait rester quelques temps, elle devait s’occuper de déménager l’appartement maternel.
Combien de temps ?
Elle m’a regardé avec tendresse. J’ai comme un réveil là, au cœur.

Je viens de passer devant la psyché de Madeleine… tristesse soudaine. Je suis un vieux bonhomme, le cheveu blanc, le dos un peu courbé, le ventre mou et rond. Un vieux bonhomme qui rêve… et pourtant… ce frémissement entre nous, cette complicité…

Elle vient déjeuner demain.

Oh ! Oui ! Je me sens comme ce jouvenceau d’antan, tout neuf d’un battement qui m’étonne. Un renouveau soudain dans ce temps rétréci vient d’ouvrir un peu d’avenir.

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histoire de choux.

Pour notre petite fabrique d’écriture qui renaît.

– Deux choux. Ça prend un « x », ça fait partie des exceptions qu’on apprend dans des listes quand on est petit. Vous avez été petit. Et quand on a été petit, on va OBLIGATOIREMENT à l’école et on apprend les exceptions. Vous savez comme ça s’écrit ekcépession ? … Ouais, pas très bavard le sieur, il a peut-être pas fréquenté la communale.
– C’est quoi la communale ?
– L’école républicaine.
– Pourquoi vous l’appelez républicaine ?
– Parce que c’est comme ça en France, c’est depuis que la loi a séparé l’état de l’église en 1905 sous la troisième république.
– Et pourquoi la communale ?
– Parce que chaque commune avait une école élémentaire, là où on apprenait les listes d’exception.
– Et c’est nous maintenant les exceptions, sauf qu’on n’est pas listé.
– Ouais, on n’est plus listé ! On est sorti des bancs de l’école pour se disputer un banc pour la nuit.
– Mais c’est moi qui suis arrivé le premier.
– A peine une seconde avant moi, et puis c’est mon banc, je viens tous les soirs depuis deux semaines.
– On va partager. Vous dormez la première partie de la nuit, et moi je dors après. Vous pourrez même poser votre tête sur mes genoux et vice versa.
– Ça peut se faire… Pourquoi on parlait de chou ?
– Je sais plus. On regardait les gamins partir…
– Non, on regardait nos oreilles rouges.
– Elles ont froids. Des choux rouges.
– C’est bon le chou rouge. Je l’aimais bien en salade… J’ai un bonnet en double. Mettez-le, il va faire froid. Il prévoit un moins trois.
– Mes notes en dictée ! Jusqu’à moins vingt. Il faisait ça mon maître !
– Poussez-vous au bout. J’installe un duvet dessous, il fait toujours très froid dessous, le froid monte de la terre j’en suis sûre. J’ai un thermos de thé. Il doit être tiède, mais c’est mieux que rien. J’ai trois biscuits aussi, les restes. Vous n’avez rien ?
– Trois fois rien ! Une banane. On partage. C’est bien de partager, c’est la fraternité !
– Mais je suis une femme. Donc pas un frère ! Fraternité vient de fratrie, frère, tous ces mots masculins m’ont pourri la vie ! Ma mère voulait que je sois un garçon. J’ai fini par devenir une fille manquée.
– J’ai pas eu de mère, juste des foyers. De l’un à l’autre… au moins une dizaine. Il paraît que j’étais pas aimable, toujours sur la défensive, timide, renfrogné qu’on disait de moi. Et même sournois une fois ! Une maîtresse qui pouvait pas m’encadrer.
– Pour l’instant encadrez-vous avec vos couvertures. Je vais m’allonger. J’ai un brin sommeil. On parlera plus tard.

La nuit s’installe au-dessus de la ville, une nuit de réverbères, balafrée par les feux des véhicules qui passent et repassent sur la rue derrière le square. Une nuit citadine avec en sourdine le ronflement permanent des moteurs et quelquefois les braillements d’un passant que la colère foudroie.

Cinq heures du matin sonnent au clocher. L’église est à l’angle du square. Sur le banc, une forme allongée, dont la tête repose sur les genoux d’une autre silhouette emmitouflée de couvertures, le nez dans une écharpe, un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Des yeux clos de fatigue. Rares sont les bancs aujourd’hui où on peut s’allonger ainsi, les mairies leur préfèrent des sièges, ils ressemblent à des bancs mais sont coupés par des accoudoirs, tout comme dans les gares, tout comme dans les métros.
La forme allongée se relève. Elle s’entoure de son duvet, il fait très froid. Un premier café, de l’autre côté du square s’allume. La nuit s’achève et il faut affronter le jour et la faim et la soif, et les odeurs qu’on porte sous les couches de vêtements sales.
– Tu viens, dit-elle, on va se réchauffer au café. Ici, ils ont parfois des cafés suspendus*. Peut-être en aurons-nous.
– On se tutoie le matin ?
– On a passé une nuit ensemble, on se connaît maintenant. On y va, je suis congelée, et si c’est le Cédric qui ouvre, on aura de la chance.
– Tu connais bien le lieu.
– Oui, mon chou ! Depuis dix ans que je reviens l’hiver. Il fait moins froid ici qu’en Picardie.
– Tu es picarde ?
– Picarde de chez picard.
– Je suis de Soissons.
– Haha ! Comme le vase ! Et bien moi je suis de Villers-Cotterêts ! Et tu sais ce qui s’est passé en 1539 chez moi ?
– Ouais, ça je sais, François 1er ordonne que tous les actes juridiques soient en picard.
– En français.
– C’est pareil.
– Pas faux ! Le picard est un ancêtre malmené du français. T’as de la culture, on n’aurait pas dit hier avec nos histoires de choux.
– C’est parce que je connais la région. Tu m’aurais parlé de l’édit de Roussillon, je n’aurais pas su.
– Tiens ! C’est quoi cet édit ? Et comment tu sais qu’il y a eu un édit dans cette région ?
– L’autre jour, j’étais avec un gars qui habitait à Roussillon, pas cette région où nous sommes, un bled près de Lyon. Catherine de Médicis a signé le changement de date du premier jour de l’année, avant c’était n’importe quand selon le coin, après ce fut le 1°janvier.
– C’est quand même formidable toutes ces rencontres aléatoires, moi aussi, j’ai appris plein de choses. Il y a des types très savants sur les bancs, après c’est une question de mémoire… Et je sens que la mienne fout le camp.
– Et il y a des types infects aussi.
– Ouais… on va voir Cédric. Je l’ai entraperçu. On aura sans doute une pâtisserie… peut-être un chou à la crème s’il en reste de la veille.

*certains cafés proposent des cafés suspendus, les clients les achètent pour les SDF. Il existe aussi des boulangeries qui offrent des baguettes en attente.

Deux lèvres à la fois.

Deux lèvres à la fois, gourmande.

Et tu cours, tu cours, en bottines, en talons pointus, en short bien moulant, moelleux au toucher, soyeux à l’intérieur mais tu le réserves ce soyeux. Tu cours le trentenaire, le quadra, le quinqua, pas plus vieux, tu n’aimes que les solaires.

Gourmandine, on t’appelle ici, ailleurs ce serait gourgandine mais je préfère la première appellation car tu es pulpeuse à réjouir le palais et que celui qui le nie est un gros jaloux refoulé que tu n’as pas regardé ou une commère frustrée.

Tu cours pour donner deux lèvres à la fois, tu es à peine dans la séduction, c’est vrai ton short est excessivement moulant mais les bons yeux s’illuminent sur la ferme rondeur de la fesse et la cuisse, c’est vrai le chemisier cache si peu dans l’échancrure le sillon profond mais les bons yeux en tètent la fraîche beauté.
Tu as l’érotisme gourmand, tu l’offres comme un cadeau, c’est ta nature, ton rire de vivre, et on entend longtemps le claquement de ta démarche ondulante sur le trottoir. Tu viens de fermer une porte, lui reste allongé sur le lit, immensément béat, étrangement apaisé. Qu’importe que tu cours vers l’autre, pourvu que tu reviennes, que la porte s’ouvre à nouveau et que tu mêles ton parfum au sien.

Tu as tant d’ennemis, ceux que tu as ignorés, ceux qui t’ont harcelée et que tu as dénoncés, et les imbéciles, si nombreux.
Un de ces imbéciles a tenté l’autre matin de t’humilier.
J’arrivais de l’autre côté de l’allée avec Martial, mon chien qui t’aime tant. Je remarquai le rire grossier de Bandon, j’entendis l’écho de son comparse Chenier. Et toi, pimpante et fière continuait ton chemin sourde à leurs grivoiseries.
Je t’ai rejointe et tu m’as dit « vite !un baiser ! Serre-moi fort dans tes bras. »

J’ai obéi, évidemment, savourant l’instant matinal avec ce soleil chaud tout contre moi. Martial, heureux, se frottait à tes jambes.
Puis, on s’est assis sur le banc, pas très loin des deux compères. Tu chuchotas à mon oreille qu’il fallait leur faire croire qu’on se moquait d’eux. Je riais à ton rire, nos œillades ironiques ont eu raison de leur patience. Ils s’éloignèrent.

Tu es cette joie gourmande qui tente chaque matin de lacérer ta douleur. Tu la confines dans les oubliettes de ta mémoire. Je suis sans doute le seul à la connaître, à lui tendre la main, à l’aimer plus que toi qui ne veux jamais lui accorder ta tendresse.

Moi, le fils du concierge, qui t’ai vu grandir dans ton bel appartement du sixième. Petite orpheline mal protégée par une tante indifférente, ma mère t’a trouvée un matin vers 5 heures assise sur les marches de l’escalier, en chemise de nuit et du sang entre les cuisses. Tu avais dix ans. Mon père a appelé le médecin et la police. Le compagnon de ta tante fut condamné à 10 ans ferme. Ta tante ne pouvait plus t’approcher. Et tu es partie de famille d’accueil en famille d’accueil .
Jamais tu n’en parles. Depuis ton retour à 18 ans, tu as choisi la fête et le silence.

Là, sur ce banc, ce jour-là, je serre la petite fille tout contre mon cœur, tendrement

le piano

Il l’avait désiré depuis longtemps ce piano. Il avait attendu que le budget le lui permette. Il avait attendu patiemment. Les traites étaient parfois lourdes à payer. Sa trompette, il l’avait vendue, à cause de la petite qui pleurait quand il jouait. A cause aussi de l’argent, ils en avaient besoin, la maison à construire, la deuxième en route. Et puis la trompette, le conservatoire, tout ça c’était des rêves. Les copains, eux, avaient tenté leur chance et avaient rencontré celle qui chantait les cloches sonnent, sonnent, sonnent. Fred et René surtout, Guy aussi. Les potes de jeunesse, les potes du philharmonique réussissaient.  Il était resté. Un travail stable dans la chimie, une évolution de carrière possible et cette gosse qui germait.

Elle avait sept ans quand la baie s’ouvrit en grand et fit pénétrer le piano. Un quart de queue, un pleyel. Bien accordé, bien brillant. Une occasion qui les saignait pour un temps. Elle se souvient encore de ce gros gisant qui occupait le tiers de leur salon. Une décoration onéreuse. Elle ne l’écoutait pas quand il jouait ce jazz, une musique pour les grands, une musique désaccordée qui l’étouffait. Elle partait subrepticement rejoindre les copains dans les branches. Quand elle revenait, bien souvent les fesses lui en cuisaient, mais elle recommençait toujours.

Elle se souvient quand il veut lui apprendre, les blanches, les noires. Le rejet. Comme pour l’arithmétique, il ne comprend pas qu’elle ne comprenne pas. Cette enfant est désespérante. C’est facile les baignoires qui se remplissent, c’est facile le fa si la do ré. Il se fâchait, elle pleurait juste pour l’embêter parce qu’il l’embêtait avec son piano noir de souffrance et ses mètres cubes encombrants. Et elle avait bien d’autres cabanes à construire dans le bois voisin.

La mer était le seul endroit qu’il lui accordait, les jeux dans les vagues, les plongeons, les courses à la nage, les sous-marins dans les algues, les éclats d’écume sur le rire des vacances. Il la laissait libre d’aller et  venir avec tous ceux qu’elle rencontrait et qu’elle invitait dans l’océan de ses rêves d’enfant.

Au retour, le silence recommençait. Le piano se taisait.

 

Il renonça. Elle ne sait plus quand, mais il renonça. Dès lors il ne joua plus, mais il l’obligea au travail, l’empêcha de voir l’amie qu’il trouvait insuffisante, les copains dans les arbres qui l’attendaient. Dès qu’il tournait le dos, elle fonçait vers eux. Elle le détestait et ne comprenait pas comment sa douce maman supportait cet ogre autoritaire qui ne laissait personne contester et choisir. Elle le détestait et le craignait. Et elle apprit à fléchir pour ne plus subir le dur de son regard, la férocité de ses mains sur ses cuisses, le verbe humiliant qui la dégradait.

Puis ce fut la pension, l’échappatoire, l’heureux berceau des amitiés et les chagrins adolescents.

Le piano dans le séjour trônait toujours. Elle se gardait de le toucher en sa présence. Parfois elle jouait quelques airs enfantins, mais surtout ne voulait rien savoir de plus. Il servait de table à dessins. Il croquait des paysages au fusain, pour les uns pour les autres. Ses crayons noirs chantaient au-dessus des cordes qui ne vibraient plus. Et ses crayons chantaient juste. La relation s’adoucissait, un peu.

 

Un jour, bien plus tard, quand elle revint du lycée, la grande baie ouverte laissa sortir le piano. Il l’avait vendu, un coup de tête, une déception, comme un regret. Son cœur à elle la mordait toute.

 

 

Le baiser du lac.

 Parfois, un nuage encercle le sommet du Dôme bleu. Il se reflète alors dans les eaux transparentes du lac. Rarement. Ce reflet forme les deux lèvres charnues d’une bouche entrouverte qui s’interroge sur le mystère du monde. Si, par tristesse, une fine pluie auréole la surface grise de l’eau, ce sont mes larmes : les pleurs d’avoir égaré à jamais ce baiser que je ne donnerais plus.

  Il fut un temps où j’eus vingt ans. Vingt ans et l’espoir, vingt ans et la foi. La foi en un avenir radieux d’amour.

  Le jour de sa première apparition j’étais prêt à plonger pour ma nage quotidienne qui me menait au milieu du lac. Là, sur le dos, je cessais tout mouvement. L’eau me portait, généreuse, et je contemplais le ciel qui prenait les couleurs de sa journée. Souvent de gros moutons nuageux se dorlotaient encore avant le lever du vent. Le ciel de mon enfance est un ciel occupé, bruyant, étonnant par ses brumes et ses colères estivales. C’est ici que je récitais la musique, que je me remémorais toutes les arias de mes opéras préférés.

  Ce matin-là, j’entendis des pas casser les fougères. Je me cachai derrière les roseaux. Jusqu’à ce jour personne n’avait dérangé ma baignade: la pêche restait interdite ici, et je venais toujours très tôt. Elle surgit de l’épaisseur fraîche d’un petit bois de saules. Elle surgit, la démarche assurée de ceux qui savent porter leur beauté. Elle se déshabilla aussitôt, sans s’inquiéter de la température de l’eau. Elle ôta le fin tricot de coton, laissant le plaisir poindre au bout de ses seins ronds et lourds.  Pendant ces quelques secondes où elle mariait son corps à la sauvagerie du lieu, j’eus le temps d’admirer le dos droit, les épaules solides et les courbes charnues qui s’offraient impudiques au soleil levant. Elle eut un geste d’un charme fou lorsqu’elle remonta ses lourds cheveux bruns en chignon sur une nuque que j’aurais voulu frôler de mes lèvres brûlantes. Elle entra avec prudence dans l’eau, s’aspergea le ventre, le visage, les épaules puis plongea. Elle allait d’un crawl tranquille, droit devant. Petit point flottant, elle continuait infatigable. Je me levai, transi. J’approchai du petit tas que formaient ses effets, en saisis la courte jupe et enfouis le nez dans son parfum. La magie poursuivait son long empoisonnement. Imprégné d’elle, je me retirai, la tête à l’envers.

  Tous les matins de cet été-là, je l’attendais. Tous les matins, le même rituel se renouvelait, immuable. Et, moi, dans le froid de mes roseaux, je grelottais de désir. Elle était femme, je n’avais connu que des jeunes filles. J’étais plutôt bien bâti, je plaisais. Les amourettes se succédaient, sans grande importance. Les filles s’offraient avec tant de facilité que je ne gardais d’elles que peu de souvenance. Je ne saurais les décrire, nos plaisirs étaient trop rapides, nos étreintes ne comblaient que le corps. L’amour en moi demeurait vierge. Vaste territoire inoccupé.

  Je la regardais dévoiler des rondeurs qui me bouleversaient. Elle prenait tant de joie à cet exercice matinal. Elle était libre ici, sa peau se livrait tout entière aux caresses du lac. Elle me ressemblait, je les connaissais bien ces fiançailles charnelles. Depuis ma plus tendre enfance je m’y soumettais avec délectation.

  J’inventais son histoire. Je la voyais mariée, mal mariée. Prise dans une vie conjugale sans saveur, ennuyeuse à souhait. Prisonnière d’une brute qui ne savait pas apprécier et trouver sur elle les voies de son évidente sensualité.    

 

  Un jour,  je la suivis. J’avais médité longuement sur la meilleure manière de le faire sans attirer son attention. Je ne voulais pas détruire l’harmonie du matin. Elle devait rester dans la certitude de sa solitude.

  Elle remonta le petit chemin des saules. J’attendais. Je savais qu’elle ne pouvait emprunter qu’une seule route pour rejoindre les premières maisons. Je savais aussi qu’elle était à pied, aucun moteur n’avait ronflé à mes oreilles jusqu’à ce jour. J’émergeai du bois. Je vis sa silhouette avancer d’un pas allègre. Ses cheveux humides dansaient sur le dos. Le soleil qui perçait plus fort jouait ses premiers reflets sur les gouttes qui habillaient encore ses longues jambes. Son allure était vive. Je pressai le pas de peur de la perdre. Elle s’arrêta une minute, dégageant de la sandale un gravillon inopportun. J’eus l’impression qu’elle m’observait derrière son bras tendu vers le pied. Je m’arrêtai, figé, mais elle reprit son avance. Elle logeait au village, je la vis pénétrer dans un gîte que je connaissais bien. Je pouvais désormais l’imaginer dans la maison, dans la chambre, dans le lit.

  A partir de ce moment, je passai souvent devant l’habitation. Je découvris, amèrement, deux petites têtes brunes jouer dans le jardin. Je croisai une fois un homme. D’âge mûr, il affichait une musculature aussi puissante que la mienne. Il était grand et élancé. Il n’avait rien de l’ogre que j’avais imaginé. Je m’abstins de revenir rôder dans le village. J’étais trop déçu. Je ne voulais plus rien apprendre qui altérerait l’image que je voulais me forger.

  Les matins me restaient. Je commençais à échafauder des plans pour la rencontrer. Mais je restais paralysé dans mes roseaux. Ma fascination empêchait toute tentative d’approche. En révélant ma présence, je risquais de rompre le fragile lien qui m’unissait à elle. Alors je retardais chaque jour le moment fatidique où je la perdrais.

  Un soir de fête au village, je discutais, attablé avec quelques amis à la terrasse de l’unique café. Les festivités prenaient fin. Le feu d’artifice sur les eaux sombres venait d’exploser son dernier pétard. Je la vis s’approcher d’une table, suivie de son compagnon et de ses deux enfants. J’avais l’impression que tout le monde entendait les battements de mon cœur. Elle se tourna vers moi et sembla me reconnaître. Elle me dédia un sourire malicieux et complice. Je rougis et espérai que personne ne le remarquait sous mon hâle. Un de mes amis me secoua.

          Hé !  Julien ! T’as les yeux comme des marmites ! C’est la dame qui t’renverse comme ça?

Je me gardai de répondre, haussant les épaules et me mêlant à nouveau à leur conversation sans vraiment la quitter des yeux. Elle m’observait à la dérobée. Je sentis des picotements de joie tout le long de l’échine. Demain serait un autre jour.

  Elle ne vint pas. J’ai nagé à en perdre haleine. J’ai nagé comme un fou. J’ai plongé préservant l’apnée jusqu’à l’étouffement. Et je suis revenu, meurtri, épuisé.

  Elle était là, nue et sereine, assise sur les petites cailloux coupants. Elle me regardait émerger de l’onde.

          Aujourd’hui, c’est moi qui te regarde, dit-elle en riant.

  Essoufflé, je ne pus répondre. Elle se redressa face à moi, me prit la main et m’entraîna dans les roseaux de tous mes matins d’enchantement.

  La danse de l’amour nous secoua. Je reçus la morsure de ses lèvres. Je reçus ma première leçon de douceur et de violence mêlées. L’eau qui vaguait autour de nos ébats participait à l’acuité de notre plaisir. Je caressais ses courbes connues et reconnues, ma bouche léchait chaque morceau de peau, je la buvais goutte à goutte, assoiffé par toutes mes attentes matinales. Elle me dévorait de la même ardeur.

  Chaque seconde de cette heure merveilleuse est gravée dans ma mémoire. Je l’ai prise, reprise, ne sentant plus de fin à mon désir. Je devenais fondant, soumis aux caprices de ses cambrures. Elle devenait fondante, soumise à la fantaisie de mes assauts. Nous roulions dans l’eau, nous immergeant, émergeant, l’écume aux lèvres. Elle s’offrait. Je m’offrais. Aucune retenue n’enserrait notre étreinte. Nous n’étions plus qu’un et même corps traversé par une explosion de joie.

  J’avais atteint le Walhalla. Tout Wagner tremblait dans ma tête. Je me suis effondré à ses côtés. Nos béatitudes se reflétaient l’une l’autre. Je remarquai pour la première fois le vert clair de ses yeux. Il était empreint de gravité.

  Elle se leva la première, rejoignit ses vêtements, s’habilla avec des gestes lents, fatigués. Elle se saisit de son sac et partit. J’eus une réaction tardive. Elle avait déjà atteint le haut du sentier quand je l’appelai. Elle cria qu’elle n’avait plus le temps. Je m’habillai rapidement pendant qu’elle patientait. Elle m’embrassa une dernière fois, me suppliant de ne pas la suivre.

          A demain. Je reviendrai demain.

  Elle n’est pas revenue. Je courus jusqu’au gîte. La propriétaire nettoyait. Ils étaient partis hier soir. J’obtins sans mal leur adresse, prétextant un livre à leur rendre. Mais l’adresse ne formulait qu’un impersonnel nom de famille dans une ville du nord. Je n’avais pas son prénom pour la vêtir d’une réalité plus tangible. Je pleurai.

  Quelques mois plus tard, je pus me rendre dans le nord. J’avais construit des rêves de rencontres incroyables. Ils avaient déménagé. Personne ne put me renseigner sur leur nouvelle destination.

  J’ai fui dans la musique. Je suis devenu un chef d’orchestre réputé. Peut-être est-elle venue écouter un concert que je dirigeais. Peut-être m’a-t-elle aperçu à la télévision. A-t-elle jamais aimé la musique ? Je ne sais rien d’elle sinon l’essentiel : la fusion de nos chairs dénudant nos âmes, nous étions l’un et l’autre, à ce moment là, complets.

  Je fuis toujours, à travers le monde.

  Mais chaque été, je suis là. Je regarde ma vie défiler à la surface du lac et je me souviens de toutes ces femmes qui m’ont aimé mais n’ont pas pu me retenir. Les plaisirs me semblaient usés, défraîchis dans leurs bras. Je n’ai plus reçu en moi cette onde divine.

  Chaque matin de chaque jour, je l’attends. Je l’attends depuis vingt ans, cent ans, mille ans. Je l’attendrai jusqu’au bout.

  Et chaque matin de chaque jour, quand je ne suis pas à Londres, ou à Berlin, ou à Philadelphie,  je viens chercher dans la fraîcheur des eaux du lac le noyé que je suis devenu. Parfois, quand les ombres du ciel sont clémentes, j’observe ces lèvres en reflet sur le lac, et je nage, je nage, je nage pour me saisir d’un dernier baiser qui ne vient jamais.

Madeline.

Madeline avait des trous dans la tête. Je l’ai toujours connue avec ses trous, ses yeux globuleux et sa façon toute molle de se tenir debout. Tout petit je jouais dans le jardin avec elle, je ne savais pas encore qu’elle avait ces trous, et parfois elle m’embêtait avec ses bisous baveux et terreux. Au temps de l’école, maman me dit : tu l’accompagnes, tu prends soin d’elle. Les premiers jours, je l’ai conduite par le chemin jusqu’à la classe, puis plus tard, lâchement je l’ai abandonnée, parce qu’à l’école on se moquait de moi et de mon pot de colle à morve. Elle ne se plaignait pas, même si je ne voulais plus qu’elle me prenne la main et qu’elle m’embrasse. Les jours sans classe, je filais voir des copains de l’autre côté du village, je ne m’intéressais plus à Madeline. Et d’école en collège, de collège en lycée, de lycée en fac, je l’ai perdue de vue, d’autant qu’elle est partie aussi dans un centre où elle avait d’autres copains à trous. Je l’ai croisée parfois pendant les vacances et j’allais encore m’occuper d’elle quand ses parents partaient aux courses. Chaque fois qu’elle me voyait, elle chantonnait nos comptines d’enfant, ses yeux en étaient tout émerveillés pendant que je traînais les pieds près d’elle à m’ennuyer. Comme me le rappelait maman : faut être charitable avec ceux qui ne sont pas comme nous, va la distraire un moment. Alors je me faisais ma petite charité, de celles qui m’ont fait croire à ma gentillesse.

Un jour, j’étais en fin d’études, maman m’a appelé au téléphone. Il fallait que je vienne. Madeline n’allait pas bien, peut-être qu’elle mourrait, elle me réclamait. J’y suis allé bien sûr pour ne pas avoir à porter un fardeau de repentance. Je l’ai trouvée dans sa chambre rose,  entourée de ses peluches, le chat Marcel couché à ses pieds me surveillant de son œil fixe, le gauche, parce que le droit avait été crevé par quelque enfant méchant.

Elle était pâle, c’est vrai, j’ai bien vu les cernes, et le creux des joues. Elle a baragouiné sa joie de me voir, elle a tapoté ma main posée sur la couverture, elle a souri et chantonné comme avant. Et j’ai chantonné avec elle. Oh ! Le plaisir que je voyais dans ses gros yeux, alors j’ai parlé, beaucoup, elle écoutait. Oh ! Le sourire épanoui qui buvait tout ce que je disais. Je me suis soudain senti  morveux, petit, hypocrite. Elle avait un vrai bonheur et moi j’étais dans le faux semblant, dans la charité de maman qui veut un bon fils. Et je n’étais pas bon, serviable peut-être, à peine. Ensuite je l’ai quittée, il fallait retrouver mes chères études, et pour la première fois depuis la toute petite enfance, pour qu’elle garde intacte cette heure heureuse, je l’ai embrassée sur les lèvres, un baiser pour de pas vrai mais je pensais que ce serait le seul qu’elle recevrait de toute sa vie. Cette vie qui s’en allait.

Elle s’est rétablie, Madeline. Le baiser sans doute, petit con prétentieux que j’étais ! Comme d’habitude je l’ai oubliée très vite. Mais c’est maman qui est morte, un accident banal, une courbe et un chauffard. Je suis revenu au bercail le cœur en morceaux tout comme son corps à elle. Mon père ne fut pas très utile à consoler son fils, éteint, vieillard tout à coup, si fragile. J’ai dû m’occuper des funérailles, bander le muscle cardiaque, taire la souffrance. Madeline est venue près du cercueil. Elle chantonnait, balançant son buste en avant, en arrière et serrant contre elle son nounours de petite fille. Je lui ai pris la main et là, j’ai pu pleurer. Elle continuait son balancement au rythme de mes sanglots, je crois qu’ils ont duré longtemps. Quand j’ai lâché sa main, elle a posé sa peluche sur maman. C’était un vieux cadeau d’elle.

Madeline m’a accompagné jusqu’au cimetière avec sa démarche lourde et sa présence indispensable. Mon père suivait le corbillard, tout devant, quelques proches parents et amis derrière.

Quand tout fut terminé, je n’avais plus que moi, cette solitude immense, cet arrachement. J’ai traversé la pelouse, j’ai frappé à la porte. La mère de Madeline a ouvert, et m’a, d’un geste tendre, emmené dans la chambre où Madeline pleurait.

Pour la première fois depuis mon enfance, j’avais retrouvé celle qui, d’un éclat de rire, d’une douceur dans la voix, d’un regard qui comprenait, donnait du miel aux moments de colère et de chagrin. Je savais qu’elle avait une petite santé, je savais qu’elle ne vivrait pas longtemps et je savais qu’elle m’était d’un secours immense. Je suis revenu souvent au village, j’ai trouvé un travail tout près, je me suis installé chez mon père quelques mois et j’ai veillé à ce que jamais on ne lui fasse du mal. J’avais compris en peu de jours que c’était moi qui avais des trous dans la tête. Tant de sécheresse et d’indifférence, pendant si longtemps, je ne les compenserai jamais. Que de temps perdu, pauvre petit gars, à s’abîmer dans des projets superflus avec des gens superficiels pour un futur de béton ! La vraie vie était ailleurs.

Je lui dois son regard réjoui devant la vie, toute vie, qu’elle soit fleur, insecte, chat, enfant… sa tendresse pour  la lune, la couleur rose, ses peluches… ses rires devant les facéties d’un dessin animé, d’une blague de Charlot… ses larmes quand un poisson mourait dans l’aquarium du salon… ses chansonnettes naïves qui fleuraient bon le sentiment… ses incompréhensions face à la méchanceté d’un propos… sa révolte quand elle comprenait, y compris à la télévision, une injustice terrible, elle en hurlait parfois et se réfugiait vite près de Marcel, le chat borgne et attentif. Je lui dois d’avoir découvert la sincérité et  la droiture de cette sincérité.

Aujourd’hui, Madeline est enterrée dans le même cimetière que Maman, pas très loin. Je vais leur parler quelquefois, quand je sens ce poids terrible qui m’oppresse, mes absentes me consolent car j’ai appris avec Madeline à trouver en moi les réponses à mes questions, pas à toutes, bien sûr, mais à quelques-unes.

Une fleur sur la tombe de maman, celle de Madeline est couverte de peluches et personne jamais ne les a volées.

je l’attends.

J’ai poussé le portail.
Comment se fait-il qu’il soit fermé ? Je l’ai ouvert tout grand. Et comme chaque soir, je m’assois sur un des bancs près d’un mur.

Je l’attends.

Et je m’inquiète. D’habitude, depuis des mois, il est aussi ponctuel que moi. Ce soir, il ne vient pas, il n’est pas là à jaillir de l’allée. Je marche un moment d’un côté, puis reviens sur mes pas, m’assois à nouveau, le cabas est lourd sur mon bras.

Depuis des mois, on se retrouve ici, vers 16 heures. On s’étire au soleil, on se colle sous le parapluie quand il pleut. On papote.

Il n’est pas là. Je commence à imaginer tous les accidents possibles : il est passé sous une voiture, il a percuté un vélo, il a été battu par des voisins mécontents, il est enfermé quelque part. Et chaque image me fait blêmir d’angoisse. Je me rapetisse sur ce banc, je deviens vieille soudain, toute ratatinée.
C’est que la solitude, je connais. Rentrer chez moi, allumer le poste de télévision, fermer la fenêtre pour ne pas entendre les disputes du premier ou les chamailleries des enfants du troisième. Regarder le film se dérouler sans rien comprendre, manger un bout en continuant à ne rien comprendre, éteindre la lumière, me coucher et ne pas dormir parce que les bruits de la nuit encombrent mon minuscule appartement.

Alors mon rendez-vous de seize heures occupe mon esprit. Je pense à lui, à ce qu’il fait de ses nuits, à ses promenades sur les quais, à ses copains du quartier, ces vagabonds de la Seine qui cherchent pitance et ne la trouvent pas toujours. Je prépare le cabas avec mes petits moyens pour lui, pour qu’il ne dépérisse pas.

Pourquoi ne vient-il pas ?

Enfin, je l’aperçois, avec son allure fière, sa tignasse rousse. Il arrive à pas de velours comme toujours. Je me lève, impatiente et je me fige.
Il est suivi de cinq minuscules reproductions rousses. Ses enfants ? Je le croyais solitaire. Et je comprends que ce n’est pas Tonio que j’aurais dû l’appeler ! Je ne me suis jamais préoccupée de son sexe, à vrai dire … et arrive une mère avec toute sa portée.

Ciel ! Comment je vais faire pour nourrir tout ce monde ? Si j’avais les moyens je les prendrais chez moi.

Il vient se coller contre mes jambes, oh ! Flûte ! Elle vient se frotter comme chaque soir tout contre moi et me les présente. Qu’ils sont mignons et dégourdis déjà ! C’était ça son retard ! Ils n’allaient pas à son allure, elle devait veiller à les amener sans qu’ils s’égarent.

Il faut que je leur trouve un foyer, il y a sûrement encore des gens qui aiment les chats.