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l’autre en moi.


Parfois je la sens, cette autre.
Cette bouillonnante qui croit que l’âge ne gâche rien, qu’on va de l’avant, qu’on peut toujours courir, sauter, danser.
La gosse insupportable qui voulait tout, tout de suite. L’enfant des champs libérée, qui inventait son monde entre les ronces, les noisettes, la rivière et l’amour de sa grand-mère. Des voyages : ses pas dans des déserts, des îles enchantées, une joyeuse sarabande de toutes les couleurs.
Je la sens, cette autre, l’enfant.
Ce n’est pas nostalgie, même si ses amours s’en sont allés jusqu’au cimetière.
Ce n’est pas regret non plus, parce qu’elle demeure en moi et surgit quelquefois toute fraîche et gambadeuse.
Je me souviens, quand j’étais toute petite, je ne comprenais pourquoi sur les tombes le mot « regrets » était gravé.
– Moi, si tu meurs je ne te regretterai pas, disais-je à ma grand-mère.
– C’est pas très gentil, répondait-elle. Je ne te manquerai pas ?
– Bien sûr que tu me manqueras, mais les regrets c’est quand on a été méchante, et toi tu n’es pas méchante.
S’ensuivait une discussion sur le sens de ce mot que j’interprétais bien autrement, l’enfant savait qu’il fallait regretter ses bêtises, on le lui disait souvent. Dans sa petite tête le mot était indissociable de la méchanceté. Et comme la mort était méchante, on ne pouvait la regretter. C’était compliqué.
Je ne regrette pas l’enfant,  mais son insouciance, ses joies, ses jeux pour de vrai. C’est le moment des mûres, et toujours quand j’en ramasse me revient la dinette, ces repas de fête avec une cousine, on s’installait sur l’herbe, on créait notre nappe avec les papillons et les fleurs, on « faisait semblant de » et on en avait plein les babines. 
Je ne regrette pas l’enfance, ce carcan, les règles des adultes qui nous enferment, ce petit corps qui ne peut attraper le chocolat trop haut  rangé dans le placard, il faut tirer la chaise, ça fait du bruit une chaise et maman entend, et maman n’est pas contente.
Danser, sauter, courir, tourbillonner dans un cerceau… mes jambes dans la tête sont capables encore de le faire.
Voilà, je danse avec les mots, c’est plus facile.
Je la sens, cette autre.
Parfois.
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Le canapé fatal



1
Une femme déjà âgée sonnait à la porte d’une maison. Une de ces petites maisons, liées à d’autres maisons mitoyennes et qui tiennent la longueur d’une rue. Elle sonnait fort, avec insistance. Elle appelait aussi d’une petite voix inquiète: “Madame Bernard. Madame Bernard”. Une voisine ouvritson volet.
–  C’est un peu tôt, Madame Marge! Elle doit encore dormir, dit-elle.
–  Non. Elle doit me descendre à la ville ce matin. C’est que moi, j’ai un rendez-vous. Elle m’a dit: huit heures précises.
Pendant que Madame Marge maintenait son doigt sur la sonnette, la voisine la rejoignit.
–  C’est bizarre, dit la voisine. Si elle vous a dit huit heures, c’est huit heures!
–   Oui, c’est vraiment pas normal! J’espère qu’elle a rien!
–  Peut-être qu’elle est tombée dans l’escalier! Elle a toujours craint ses escaliers!
–   Ne dites pas de malheur! Ça les fait arriver!
Elles arrêtèrent un passant.
–  Monsieur Vermon! Vous voilà à point! Vous avez pas vu Madame Bernard?
–   Non, pas encore! Que se passe-t-il?
–   Elle répond pas et elle devait descendre Madame Marge à la ville. On trouve pas ça normal.
Monsieur Vermon éclata de rire.
-Et pourquoi ce serait pas normal? Elle a le droit d’avoir oublié!
-Elle oublie jamais un service, répondit Mme Marge sur un ton un peu pincé. Je suis vraiment inquiète.
Monsieur Vermon fronça le sourcil et se mit à frapper sur le bois de la porte avec le poing pendant que les femmes reculaient sur la chaussée et levaient le nez vers le premier étage espèrant la voir paraître à sa fenêtre. Mais le silence seul leur répondit. En face quelques volets s’ouvrirent, des têtes curieuses se penchaient. L’homme cessa son tapage. Il se tourna vers les visages défaits des petites vieilles et leur sourit, impuissant.
-Il faudrait peut-être prévenir sa fille. Vous avez son numéro de téléphone Madame Marge? demanda-t-il.
-Oui, je crois. Mais il faut que j’aille jusque chez moi.
-Je vous accompagne, dit la voisine. Et vous, attendez-nous là.
–  Mais pourquoi faire?
– Parce que si elle se réveille, elle aura peut-être besoin d’aide.
-Vous avez pas encore compris que c’est pas normal! s’exclama Madame Marge avec une moue de dépit.
Elles s’éloignèrent toutes deux. Monsieur Vermon fit quelques pas devant la maison. Une jeune femme le croisa sur le trottoir. Elle avançait de son pas sûr pendant qu’il évaluait les courbes de son dos. Il avait une bonne cinquantaine d’années, le cheveu encore dru et le regard pétillant. Une autre femme passa. Ils se saluèrent brièvement. Il commençait à être mal à l’aise devant cette porte, la femme se retourna plusieurs fois, soupçonneuse. Genre commère à histoires. Il déplia son journal pour se donner une contenance. Un homme s’excusa de le déranger, parce qu’il avait frôler le papier et que la feuille avait failli voler. Il le salua. Il fit encore quelques pas, puis coinça le journal sous le bras et esquissa un mouvement pour partir lorsqu’une voiture blanche s’arrêta devant lui. Une jeune femme brune en sortit, un trousseau de clefs à la main.
-Enfin vous voilà! Madame Marge pense qu’il est arrivé quelque chose à votre mère. Mais elle n’est sûrement qu’endormie.
Elle hôcha simplement la tête. Elle paraissait soucieuse. Elle tourna une clef dans la serrure. La portene céda pas.
-Elle a dû tirer le verrou, murmura-t-elle
Elle parvint à ouvrir enfin. Monsieur Vernon la suivit dans le couloir. Elle se tourna vers lui.
– Attendez-là. Je vous appelle si c’est nécessaire.
Les deux vieilles venaient d’arriver. Elle rejoignirent monsieur Vermon dans le sombre vestibule. Ils n’attendirent pas longtemps. Ils se précipitèrent dans le salon au cri de la jeune femme.
-Qu’arrive-t-il Marie ? demanda Madame Marge.
Marie arrachait violemment un à un de gros volumes lourds sur le corps d’une femme allongée. Le visage était cireux. Un hématome gonflait la joue.
-Appelez les pompiers, dit Marie. Le téléphone est sur la petite commode près de la télévision.
Pendant qu’elle continuait à dégager les livres, Monsieur Vermon avait saisi le combiné. Il parla d’une voix atone et ferme. Il donna le nom, le numéro de rue et quelques autres explications. Les deux vieilles femmes constataient le désastre en s’interrogeant du regard. Non seulement Madame Bernard était sans connaissance, mais le salon semblait avoir connu l’ouragan. Des bouteilles jonchaient le sol, des verres étaient cassés partout sur le parquet, des coussins avaient volé pêle-mêle dans la pièce, des revues traînaient. Un beau ravage!
-Son pouls bat régulièrement, dit Marie.
-Comment ces volumes ont pu tomber sur elle? demanda l’homme de sa voix toujours neutre.
-Elle les avait posés là, juste comme ça sur le rebord du canapé. Et ils formaient une pile impressionnante. On devait lui installer des étagères.
Elle se tut puis appela sa mère doucement. Les lèvres de la blessée remuèrent à peine.
-Mon Dieu! Pourvu que ce soit rien, dit la voisine.
– Elle est quand même trop pâle et sa respiration est toute petite, ajouta chevrotante Mme Marge.
-Mais elle est vivante, s’agaça Marie, elle est juste assommée.
C’est à ce moment-là qu’elle réalisa les dégâts dans le salon.
-Mais que s’est-il passé ici?
– Ben ça! En tous cas j’ai rien entendu cette nuit, répliqua la voisine. D’ailleurs je prends mon cachet à neuf heures et à neuf heures cinq je dors.
-Il faut alerter la police, ce foutoir, c’est pas le genre de ma mère !
2
-Je vous assure, Monsieur l’Inspecteur, c’est moi.
-C’est vous qui avez balancé des bouteilles, des verres, des coussins et autres objets dans votre salon?
– Oui. S’il vous plaît, laissez-moi, je suis encore fatiguée.
Marie saisit la main de sa mère sur le drap d’hôpital.

– Je le raccompagne et je reviens, dit-elle.

-Rentre. Va t’occuper de ta petite. Je veux dormir maintenant.
Marie et l’inspecteur sortirent de la chambre. 
-Vous savez je ne la crois pas, dit l’homme cravaté et qui semblait trop jeune pour l’emploi.
– Moi non plus. Mais c’est bien mystérieux. Aucune serrure n’a subi de dommages. De plus la porte du jardin était fermée à clef comme d’habitude.
– Évidemment! Personne n’est entré chez elle sans son accord. Elle connaît l’agresseur et le protège.
-Je ne crois pas. Maman n’est pas une femme … comment dire…. C’est quelqu’un de sain…et toujours à donner un coup de main aux autres. Je ne lui vois pas d’ennemi.
Le jeune homme avançait d’un pas rapide. Marie ne chercha pas à le rattraper. Il s’arrêta brusquement et demanda:
-Cette porte du jardin…
-Oui ?
-Combien de trousseaux de clefs?
-Deux, je crois.
-Qui les a?
-Elle.
-Où sont-ils?
-Près de la porte, accrochés à un clou… je crois.
– Vous croyez? Les avez-vous vus récemment.
– J’en ai vu un quand j’ai voulu vérifier que la porte était bien fermée.
-Et l’autre?
Marie le regarda perplexe. Elle haussa les épaules et lui dit de revenir demain, qu’il interrogerait sa mère à nouveau, que sans doute elle irait mieux.
3
Marie se tenait assise près du lit de sa mère. Toutes deux se taisaient. La malade tourna les yeux vers sa fille. Elles se regardaient silencieuses.
-Je sais ce que tu penses, dit Mme Bernard.
-Ah oui?
-Tu m’en veux n’est-ce pas?
-Beaucoup! Je ne comprends pas ce qui se passe depuis lundi. Tu ne dis rien. Tu fais la fatiguée perpétuelle alors que le docteur dit que tout va bien.
-Je suis fatiguée. Très.
– Et cette histoire de colère! Que tu te serais mise toute seule à tout casser! Maman, je te connais trop bien, tu ne supportes pas le désordre! Mêmes ces foutus livres étaient rangés nickel chrome par ordre alphabétique!
La mère se redressa sur ses coussins. Elle avait la mine rongée par on ne sait quel chagrin.
-De tout façon je ne porterai pas plainte.
– Ça je sais. L’inspecteur abandonne. On a retrouvé le deuxième trousseau sous un pot. Tu peux me dire ce qu’il faisait là?
–          …
-Tu as quelqu’un dans ta vie et tu me le caches? Mais tu sais bien que tu as le droit de refaire ta vie. Tu es encore si jeune!
–          …
–  oh! Maman, tu me fais si peu confiance?
Marie avait les paupières qui s’ourlaient de larmes. Elle se retourna pour les cacher à sa mère.
-Marie, pardonne-moi. En effet, j’ai quelqu’un. Et…c’était une dispute violente. Voilà… Il n’est pas libre. Je ne veux pas faire d’histoires.
–   Mais il a failli te tuer.
–  Pas du tout. Il m’a poussé sur le canapé parce que je ne voulais pas qu’il parte et les livres… enfin tu comprends. Ecoute… j’ai pas envie d’en parler maintenant…Plus tard, tu veux bien? Je te promets.
–  Et je le connais?
Elle tourna la tête vers la fenêtre pour dire non comme si elle ne voulait pas que Marie l’obligeât à avouer encore plus.
–  Dis, tu peux m’apporter quelques vêtements. Je vais bientôt sortir et il me faut mes affaires. Et mon sac aussi. Tu peux faire ça? Tu me les apportes ce soir. Ca te dérange pas trop?
-Okay! Alors à ce soir. Je viens avec Marc et la petite. Tu veux bien?
Elle acquièça avec un beau sourire de soulagement. Elle caressa les cheveux de sa fille quand celle-ci se pencha pour l’embrasser.
–  S’il te plaît remets la clef du jardin sous le pot.
–   Mais je ne l’ai  jamais enlevée, répondit Marie étonnée.
4
Elle avait pris le combiné du téléphone et composé un numéro. Elle attendit. Il sonna longtemps. Elle allait raccrocher quand elle entendit le déclic puis la voix d’une femme.
-Bonjour Madame, puis-je parler à Monsieur Mendoux, s’il vous plaît.
Une voix rêche lui répondit qu’il n’était pas là et d’ailleurs qui le voulait? Elle se présenta comme agent d’assurance, qu’elle avait besoin de vérifier un numéro dans leur contrat, qu’il était nécessaire que Monsieur la rappelle dès que possible.
Elle prenait la voix fraîche d’une jeune femme très sûre d’elle. A l’autre bout du fil, la voix rêche se radoucit un peu puis elle l’entendit appeler sans tendresse un dénommé Jean-Philippe qui paraît-il venait d’arriver.
–  C’est Charlotte, annonça-t-elle. J’ai dit à ta femme que c’était ta mutuelle. Joue le jeu.
–    Oui, d’accord, dit une voix plutôt embarrassée.
–    Va chercher un contrat quelconque. Agis. J’ai à te parler.
Elle attendit un long moment, s’impatienta en marmonant. Elle ne ressemblait plus à la mère fatiguée. Elle avait le regard alerte, elle bouffait sa chevelure brune d’un geste coquet. Enfin, elle entendit un “voilà” essoufflé.
–   Fais semblant de lire ce papier et écoute-moi.
–    Oui, je vous suis.
–   Ce soir, tu m’attends chez moi. Je vais rentrer. Mais je ne sais pas à quelle heure. On va dire vers minuit. Tu feras comme d’habitude. Tu attendras qu’elle dorme.
–     Quelle page?
–     Elle dort à quelle page?
–     A quelle page je trouve cette info?
–    … Ah oui!  A la place habituelle, la clef est restée sous le pot.
–    Mais je ne trouve pas.
–   Tu la trouveras comme tu l’as trouvée depuis cinq ans! Tu viendras?
–    Ah oui! J’ai l’info, c’est le numéro 25144 A
–  Il faut que je sache si tu viendras. Réponds par oui ou par non.
–   Oui, c’est d’accord. Pas de problème.
–   Bon, à ce soir. Tu me dois bien ça, n’est-ce pas?
–  Oui, je vous ai dit oui! Je vous l’envoie dès que possible. Au revoir.
Et on raccrocha. Elle serrait les  lèvres, mécontente.
–   Je me vengerai, murmura-t-elle.
5
Une femme quittait l’hôpital. Deux heures venaient de sonner à l’église. Elle se dirigeait vivement dans des rues qu’elle connaissait bien. Elle arriva chez elle, glissa silencieusement la clef dans la serrure et entra. Le noir du vestibule ne la surprit pas. Elle tâtonna et ouvrit sans bruit le tiroir d’un petit meuble. Elle se saisit d’une torche et l’alluma. Elle atteignit le salon et dirigea la lumière sur le canapé. C’était exactement ça. Elle sourit. Les livres avaient été reposés sur le dos du canapé en une pile branlante. Et un homme ronflait doucement sur celui-ci, totalement confiant. Elle alla vers la cuisine et revint munie d’une planchette à découper. Elle alluma le plafonnier. Il ne se réveilla pas.
–  Je n’ai jamais fait ça! Jamais! Mais tu le mérites.
Rageusement elle lui porta un coup au front. Le bois de la planche fit un bruit mat sur le crâne. L’homme ouvrit les yeux. Elle eut un mouvement de recul, apeurée et abattit à nouveau le rabat de son arme sur son crâne.
–  Mon dieu! J’espère que je ne t’ai pas tué! Tu vois comme tu me rends méchante! Tu m’as tellement fait mal.
Elle le secoua violemment. Il gémit.
–  Bien!, dit-elle rassurée,  Juste comme moi l’autre soir! C’est ta femme qui va être en colère  qu’on te retrouve chez moi sous les livres! Oh! Quelle histoire ça va faire! Ça t’apprendra à m’abandonner! Je te hais!. Tu vas être sacrément surpris quand Marie va te trouver demain matin! J’imagine la scène. Très très drôle! Et je donnerais n’importe quoi pour entendre tes explications à ta femme. Aïe ! Aïe! Aïe! ça va chauffer dur! Tes mensonges ne suffiront plus!
En parlant tout haut à cet homme assommé, elle tira un des volumes et tout le tas tomba sur le canapé recouvrant le corps. Elle éteignit et ressortit après avoir rangé méticuleusement la lampe de poche. Elle reprit le chemin de l’hôpital.
6
–  Salut Maman. Tu sembles plus fraîche aujourd’hui. On dirait que tu vas mieux.
–    Oui. J’ai envie de prendre l’air, tu m’accompagnes?
Elles marchaient toutes deux d’un pas tranquille dans le petit jardin de l’hôpital.
–  Ce matin, on est passé chez toi, comme promis pour les étagères. Il était temps de faire quelque chose. Tes livres étaient encore tombés.
–   Ah!… et …vous n’avez rien trouvé sous les livres?
–   Pourquoi? Il fallait trouver quelque chose?
-Euh! Non! Tu m’avais dit les avoir rangés, alors je me demande pourquoi ils sont tombés.
–  Oh! Tu sais, je les avais surtout entassés, pas vraiment très bien rangés.
Marie ne vit pas la déception affichée sur le visage de sa mère. Elles continuèrent leur promenade, discutant de choses et d’autres.
–  Et les nouvelles du quartier?
–  J’ai vu Madame Marge. Quelle bavarde!
–  Et que t’a-t-elle dit?
–  Les commérages du moment. Tiens! Il paraît que Monsieur Mendoux a disparu.
–  Disparu? dit-elle d’une voix tremblante.
–  Ça a l’air de te contrarier.
-Mais non, simplement… je suis étonnée. Et comment ça disparu?
-Madame Marge l’a croisé assez tôt ce matin. Il est passé comme une tornade. Il avait une grosse bosse au front. Elle suppose que c’est sa femme qui l’a frappé. Mais tu sais c’est les ragots ordinaires de Madame Marge.
–  Ne dis pas du mal de cette femme. Elle est pas méchante pour deux sous. Et qu’ a-t-elle dit encore?
-Madame Mendoux a fait un foin du tonnerre qu’il avait disparu. Elle voulait appeler la police, mais Madame Marge est arrivé à la rassurer puisqu’elle l’avait croisé.
–  On n’en sait pas plus?
–  Des bruits courent qu’il serait allé rejoindre une jeunette…
Le visage de la mère venait de prendre une teinte blafarde, ses mains tremblaient.
-Qu’est-ce que tu as Maman? Tu es toute pâle. Allez viens, je ne me suis pas rendu compte que je te fatiguais. Je te ramène à ta chambre.

Le mariage.

C’était sur une idée de Quichottine à la petite fabrique: un mariage…

Monologue de Tante Ophélie.

Que vais-je donc faire à ce mariage ?
Cousin Gontran sera là, à ce que me dit mon neveu. Un mariage ? Encore si c’était un baptême ! Ça me réjouit d’avoir dans les bras ces embryons baveux, j’en profite toujours pour les pincer. Discrètement évidemment.
Comme les bébés se mettent à pleurer, on dit « avec tante Ophélie, vous comprenez, elle ne sait pas s’y prendre, il ne faut pas lui en vouloir, elle est restée sans enfant ». Ils croient que c’est pour ça ! Ils se demandent d’ailleurs si je suis encore vierge ! Les gros imbéciles ! Ils n’imagineraient jamais que je déteste les enfants. Je n’aime pas trop mes congénères alors quand ils se reproduisent, ça me fait mal à la terre.
Un mariage ! Je connais à peine ce gamin qui suicide sa liberté : le petit fils de petit frère ! Et comme petit frère c’était un grand dadais qui a fait trois grands dadais de fils, je n’ose à peine deviner ce que sont les petits enfants.  Quant à ma belle-sœur, elle ne sera pas là, hélas ! La seule qui aurait pu me convaincre. C’était une gentille niaise, toujours à s’occuper des uns, des autres, à les consoler. Ça me fait peine de penser à elle, c’est elle qui aurait dû marier son petit-fils. Je ne connais même pas son prénom à celui-là ! Pourtant je ne suis pas gâteuse, comme certains ont l’air de le penser. J’ai mes quatre-vingt-onze ans bons pieds, bon œil.  Mon beau cousin Gontran, ce grand sportif, est incapable aujourd’hui de se déplacer sans déambulateur, ça m’amuse, je n’ai même pas de canne ! Il faut dire que j’ai toujours aimé marcher, et j’ai entretenu la cervelle. Pas de télé, c’est le pire moyen d’attraper cette saloperie d’Alzheimer, je suis sûre qu’ils font exprès de nous amoindrir le cerveau avec leurs inepties. Non, de la lecture, du théâtre, du musée, des expositions, des conférences au collège de France, des cours à l’université, toute une panoplie de parades pour ne pas mourir idiote. Ah ! Si Gontran avait fait comme moi, il n’en serait pas là à chercher ses mots. C’est vrai qu’il a trois ans de plus, ça compte à notre âge.
Le pire, comme à chaque fois, ils vont nous faire le coup de la guerre, la dernière. Nous aurons droit au chant des partisans, à cet honneur qu’ils exposent surtout quand il y a des étrangers, et dans un mariage il y a plein d’étrangers. Comme si d’avoir commandé un réseau, d’avoir côtoyé le général faisait de nous des statues. Et mon aîné, cette grande gueule de Gaston va en rajouter. Il adore deux choses: jouer les héros ou jouer les emmerdeurs !
Ce mariage, finalement, j’irai pour mon cousin. Sinon qui s’occupera de ce pauvre vieux ? Il adore le champagne, je ne voudrais pas qu’il se mette à conter trop en détails nos aventures du maquis. Il sera préférable pour tous, et pour la gaîté du moment qu’il évoque nos beaux souvenirs d’enfance dans le Berry.

Oui, j’irai à ce mariage, avec Gontran, on se refera nos souvenirs à l’endroit. 

Monologue de cousin Gontran.

J’ai un peu de mal avec les prénoms, je mélange tout, j’entends mal. C’est qui ce petit qu’on marie chez le cousin Martial ?

Ils le savent pourtant que je ne peux plus danser à cause de cette vieille blessure. Pourquoi m’invite-il je suis bien trop vieux pour admirer la mariée.

Qu’est-ce qu’il m’a dit pour que je vienne ? Il y aurait du bon champagne, ça oui, mais il a dit quelque chose qui m’a embêté !

Ah ! Sacrebleu ! C’est ça ! Il paraît qu’il y aura cette garce d’Ophélie.

Ophélie, la cousine de l’été, les bises dans le cou, la main dans la main, les petits marivaudages des vacances ! Le souci c’est que je l’aimais bien mais que je ne l’aimais pas, une jolie aventure, c’est tout.

Si, si, si, j’ai aimé, il ne faut pas croire que je suis sans cœur comme certains le pensent. On l’appelait Marylou, on était ensemble dans le maquis. On attendait la fin de cette guerre, c’était juillet 44, le Vercors. Cette horreur.

Un ordre, suicidaire pour notre groupe. Débat, discussions, refus, rage, puis résignation devant la fermeté de notre chef de réseau, c’est-à-dire Ophélie. On obéirait.

Elle nous a obligés à cette offensive désespérée. On savait qu’on allait tous y passer ! J’ai demandé qu’on mette Marylou à l’abri ainsi que les plus jeunes, Pierrot avait à peine 18 ans. Ce fut tout le monde à son poste.

Bah ! Ces souvenirs ! Ceux qui vous hantent. Ophélie est repartie, nous sommes restés embusqués comme des condamnés. Je tenais Marylou près de moi. La division montait, montait… Le carnage. Ils m’ont laissé pour mort, moi dans les fourrés, le corps de l’aimée recouvrait le mien. J’étais rouge de son sang. Il y a si longtemps.

J’ai revu Ophélie quelquefois, la haïssant ouvertement. Mais tout récemment, à un enterrement, son frère Gaston m’a appris qu’en haut lieu ils n’avaient jamais compris cette embuscade ! Le Vercors était fichu, jamais ils n’auraient exigé qu’un groupe se sacrifie pour un autre. J’en ai déduit que les ordres ne venaient que d’elle. Alors je lui ai demandé pourquoi elle nous avait condamnés.

 Elle m’a répondu : Mon pauvre Gontran ! Mais tu y penses encore ? Vous avez permis à quelques-uns de se mettre à l’abri, c’était important… Et puis cette fille n’était pas faite pour toi ! Et avoue que tu as eu de la chance, tu t’en es sorti !  

Cet aveu m’a laissé muet. C’était la guerre, on aurait dû préserver tout un chacun, on se battait pour la vie, on tuait mais c’était que de la vie qu’on défendait… elle a sacrifié vingt jeunes gars et une fille par orgueil.

Je n’irai pas à ce mariage, ma rage est intacte et si...
Non, je ne vais pas gâcher ce mariage, j’aurais dû la tuer il y a bien longtemps.

ils m’énervent.


Oh ! mais ne croyez pas que je ne peux plus réfléchir ! Je n’ai absolument pas perdu la tête. Hé ! 
Tout est là au creux du cerveau, bien organisé, avec mes colères, mon ressentiment, mon impuissance, mes idées et mes pensées, ce que je m’efforce de dire et ce que je ne peux pas dire et ce que je dois taire, surtout ce que je dois taire, pour l’instant, Hein !
Quand je suis revenu dans les draps blancs de cet hôpital du bout du monde, je n’avais qu’une idée quand je me suis aperçu que le monde avait basculé autour de moi, qu’on me regardait avec un drôle d’air, avec une pitié offensante, c’était celle de disparaître à nouveau dans les limbes profonds d’où l’on m’avait sorti. Parce que là, j’étais bien, aucun souci et surtout pas ces faces de rats qui larmoyaient à mon chevet. 
Leur inquiétude de m’avoir perdu ! ah ! ce que j’en entendais parler, ils ne racontaient que ça. Leurs recherches, l’incompétence de la police, leurs errements et tout le voyage qu’ils ont tracé les uns après les autres jusqu’à moi. Ils m’énervent ! Ils s’en gavent de leur dévouement, ils en rajoutent pour se faire plaindre, pour montrer combien je suis ingrat, difficile, insupportable. D’ailleurs c’est vrai, rien que pour les embêter, j’en rajoute.
Ils m’énervent à un point ! Je les déteste.
D’abord parce qu’ils ne comprennent rien, mais rien de rien.
Leur vue est parfaite, alors que moi à peine si j’arrive à déchiffrer les caractères gras sur les journaux. Remarquez pour ce qu’ils racontent en niaiseries, je ne perds rien, il n’y a que la nécrologie qui me manque un peu, je suis devenu un peu curieux là-dessus après la soixantaine, les potes qui partent, ça fait pleurer mais au fond de soi, on est content d’être encore là. Pas vrai ?
Et puis je capte tout ce qu’on me dit. J’entends bien. Et ils croient que je comprends de travers parce que je ne réponds pas avec cohérence, ou que je n’agis pas selon leur vœux. S’ils savaient ! Des embouchés ! tiens !
Et ils savent pas ces impatients que leurs jambes filent, courent, tracent tous les chemins qu’ils souhaitent, alors que moi je tire dessus, m’aidant d’un bâton la plupart du temps ! Mais j’y arriverai, je recommencerai mes escapades. Ils verront ce que c’est de me perdre vraiment.
Peut-être que je les hais, surtout avec leurs mots clairs qui éclaboussent jusqu’à ma tranquillité. Moi, je cherche les miens, j’en bave de m’écorcher la langue à vouloir dire ce qui est tout à fait limpide dans ma tête. Ce n’est pas un sale accident vasculaire qui va me limiter, non mais !
Non ! je n’ai rien perdu sauf le rire.
Mais il reviendra, ce n’est qu’une question de patience.
Et là, je me souviendrai de tout, surtout de leur façon de me faire croire que je suis devenu fou.

à la gare


Clin d’œil à mon ami Vinnce, sur une photo de lui, on avait lancé un atelier écriture à la petite fabrique.
 http://idata.over-blog.com/1/61/26/79/gare.jpg
Je l’attends. Je me suis garé tout près du bâtiment.
Elle va surgir d’un instant à l’autre. Je l’imagine déjà avec ses longs cheveux roux légers et sautillant sur ses épaules menues, son petit air mutin, son manteau noir trop long, sa sacoche en bandoulière et son ordinateur portable à la main. Elle se veut femme d’affaires, alors elle claque d’impatience ses talons un peu hauts, mais elle ressemble encore à une étudiante à peine sortie de l’université.
Deux mois que je ne l’ai vue, et encore en courant. Elle court sans cesse, jamais en repos. Je sais bien que son job l’appelle à travers l’Europe, et comme elle déteste l’avion, elle en connaît toutes les gares. Combien de fois suis-je venu ici, dans cette ambiance nauséeuse pour la voir cinq minutes, parfois dix, au mieux une heure, entre deux trains ? Cette fois elle m’a dit qu’elle restait quelques jours, alors j’ai réservé dans un manoir proche de la ville de quoi la régaler en soirée glamour. Ensuite, je la garde, je lui propose ce que je n’ai jamais osé jusqu’alors.
Je la garde près de moi, je lui fais un enfant, puis deux, puis trois.
Elle ne sait pas encore ce que je lui réserve, ou elle fait semblant d’ignorer mes appels. Il faut dire que je suis timide, et elle est si étincelante que je perds mes moyens, même au téléphone.
Mais ce soir, je la garde.
J’observe dans le rétroviseur, tout est si calme. Passe et repasse devant ma voiture un vigil qui s’ennuie, un couple de vieux, inquiets, qui se dépêche pour ne pas rater son train, deux copains très pressés eux aussi.
Enfin la voilà, je sors de la voiture et lui fais signe, et je vois son sourire s’élargir et son pas accélérer. Tout un bonheur surgit là au centre de ma poitrine. Elle est si belle.
On s’embrasse comme d’habitude, deux vieux copains de cours qui se connaissent depuis la première année de fac. Mais j’ai peine à comprendre ce qu’elle me dit. Elle répète :
       J’ai une demi-heure devant moi, je dois être à Amsterdam demain matin.
       Mais tu devais rester plusieurs jours !
       Un imprévu. C’est urgent, tu sais. Viens, on va au café, j’ai laissé ma valise là-bas. Je te raconte.
Je suis effondré, tentant de marcher malgré tout dignement. Elle commande deux cafés et vient s’asseoir près de moi. Elle me prend les mains et comme chaque fois qu’elle a ce geste, je sais que ce qu’elle va m’apprendre me laminera. Un nouveau copain, sans doute.
Pire que ça. Elle raconte qu’elle va se poser définitivement, en Charente, avec quelqu’un de bien, insiste-elle, elle lâche ce boulot. Elle attend un enfant.
Je pâlis, et cela doit se voir car elle me tapote sur les mains.
       Eh ! ça va ?
       Oui, bien sûr ! je suis un peu surpris, voilà tout. Je ne t’imagine pas en mère de famille.
Elle rit aux éclats, et sa beauté n’en est que plus terrifiante. Et pendant qu’elle parle, parle, parle de tous ses projets de bonheur, ne serait-ce que la breloque qui tambourine trop fort à l’intérieur et qui fait mal, je contrôle au mieux tout le tremblement qui m’envahit.
       C’est l’heure, tu m’accompagnes jusqu’au quai ? me demande-t-elle en rassemblant ses affaires.
       Tu sais bien que non, j’ai horreur des quais de gare.
Elle m’embrasse et s’éloigne vers la sortie. Quand elle se retourne pour m’envoyer de sa petite main ce joli geste d’adieu qui me poignarde chaque fois, je la vois à peine. Je crois bien qu’une larme glisse lentement sur ma joue.

Sous la branche

– Hé ! Petit !
– Oui ?
– Tu me déranges à chanter.
– Mais ce que je chante m’enchante.
– Je préfère le gazouillis de nos voisins rossignols, et tu gaspilles ta glotte à perturber leurs arias.
– C’est quoi des arias ?
– C’est une rivière joyeuse qui coule magique entre les herbes folles, c’est un tremblement qui atteint les étoiles, un frôlement divin qui vrille jusqu’aux confins des mondes, un frémissement de tendresse qui atteint nos fibres secrètes.
– C’est le chant des oiseaux qui fait tout ça ?
– Et plus encore.
– Et toi sous ta branche tu entends la rivière magique, le frôlement des dieux, le tremblement des étoiles et le frémissement de tes secrets ?
– J’entends tout ça, j’entends aussi le vent dans les dernières feuilles de l’arbre, le vent qui nous dit que l’éternité ne nous appartient pas, j’entends l’étrange murmure du temps qui nous fige, c’est un chuchotement qui picote et nous dit de l’écouter passer.
– Mais je ne veux pas rester à écouter le temps qui passe, moi je veux bouger, rire, danser, chanter. Je ne veux pas rester cristallisé sous cette branche sans avenir. Je veux les roses, je veux la force de l’orage, je veux grimper plus haut dans l’arbre pour regarder l’horizon flamboyer, je veux l’amour, je veux le chant, je veux plus qu’un frémissement, un murmure, un chuchotement, je veux le mouvement et le chamboulement, je veux l’éternité dans chaque instant, je veux des baisers et de l’embrasement, je veux…
– C’est de la déraison, petit ! Hé bien, file plus haut, file plus loin si tu le peux, saute dans tes étoiles pour en saisir l’incandescence, file et apprends tous les chants du monde. Mais ne gêne plus ce qu’il me reste de joie à écouter tout ce que ces murmures me racontent de beauté et de sagesse.

écrire pour conjurer les blessures.

L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.