Archives pour la catégorie les cris

La serrure.

Cette Emma ! Quelle intelligence ! Comment ne s’était-il pas aperçu lors de l’entretien combien elle était compétente ! Ses notions en domotique l’épatèrent et ses propositions d’amélioration des serrures lui parurent tout à fait réalisables et à moindre coût. Il s’excusa pour leur dernière entrevue, pour son impolitesse et la promut de suite au bureau d’études afin qu’elle mette au point son projet d’amélioration. Mais pourquoi n’avait-elle pas précisé lors de l’embauche qu’elle avait déjà travaillé sur ces machines et surtout qu’elle était si performante en électronique et informatique. Elle répondit modestement qu’elle n’avait pas les diplômes, elle n’avait pu poursuivre, trop cher, trop difficile de réussir des études avec un emploi, la fatigue avait gagné. Elle avait donc travaillé seule, dans son petit appartement, sur Internet avec des tutoriels.

– Bravo ! Tout le monde n’en est pas capable ! La plupart du temps les jeunes s’intéressent à autre chose qu’à développer des circuits intégrés et des logiciels.

– C’est comme apprendre à jouer du piano, il suffit d’avoir la passion, l’intérêt, la volonté. J’aime ça.

De confidence en confidence, un climat amical s’établit entre eux. Il répéta qu’il était vraiment désolé pour l’autre jour. Il eut presque envie de lui demander pour sa maison mais il se retint. Il s’était promis d’aller voir Gaëtan au centre, il appela Desmotte et lui donna quelques instructions pour la journée. Il savait comment le joindre en cas de souci majeur.

Comme chaque fois qu’il empruntait cette route, il avait une boule dure au plexus et cette boule grossissait kilomètre après kilomètre. Son gamin! Ce surdoué cloué dans ce fauteuil avec cette foutue maladie qui progressait si vite. Il n’avait pas répondu à ses derniers mails, parce que… leur dernière vraie conversation… sa terreur de le perdre si définitivement et les reproches qu’il se faisait de ne pouvoir affronter cette réalité.

Le centre lui parut plus joyeux que dans son souvenir. Il entra dans le hall. Ils avaient refait les peintures, des couleurs chaudes et des tableaux égayaient les murs. De grandes toiles originales qui débordaient d’imagination. Ce sont nos patients, dit une femme qui s’était approchée de lui pendant qu’il admirait une des œuvres.

-Nous les exposons et nous les vendons, nous prenons une petite commission pour améliorer l’ordinaire. Gaëtan vous attend, mais je peux vous parler deux minutes ?

Elle l’emmena dans son bureau, lui demanda de s’asseoir et lui expliqua que sa santé se dégradait plus vite que prévu. La maladie avait atteint les os de la mâchoire, bientôt il ne pourrait plus s’exprimer, il serait totalement hors communication. Elle ajouta que la maman de son fils était présente toutes les jours et qu’elle venait juste d’apprendre qu’il n’était pas au courant.

-Elle a toujours eu un don pour les mystères. Je suppose qu’elle est là ?

-Non, elle savait que vous veniez.

– Elle aurait préféré qu’on garde Gaëtan à la maison… je ne sais pas si j’ai pris la bonne décision… quand on a appris sa maladie et l’évolution qu’elle aurait, on était déjà… en difficulté tous les deux… On aurait pu faire… je ne sais pas, je ne sais plus rien sinon que je vais le perdre et que je ne fais aucun effort pour maintenir le lien, alors que…

Gaëtan l’attendait. Il articulait difficilement, cependant son regard était toujours aussi vif. Il travaillait sur son ordinateur mais le contrôle vocal semblait perdre peu à peu les repères de sa voix, Gaëtan utilisait alors un long crayon qu’il manipulait de sa bouche au clavier. Tout ce matériel ultra perfectionné avait coûté excessivement cher. Gaëtan en valait la peine. C’était un génie de l’informatique.

-Suis content que tu sois là, dit le jeune homme.

-Je suis navré… j’ai eu si peu de temps… en fait…

-Toujours dans tes serrures ? l’interrompit Gaëtan qui semblait ne pas vouloir approfondir l’état d’âme de son père.

-Toujours ! Et j’ai embauché un petit génie tout comme toi, qui a appris tout seul et qui semble en connaître un rayon y compris en électronique. Une fille.

-Sont toujours fiables tes serrures ?

Antoine remarqua la petite lueur dans les yeux de Gaëtan. Il avait installé les serrures électroniques ultra performantes l’an dernier, la maison était sous surveillance informatique et il pouvait tout contrôler de son téléphone mobile. Mais ces derniers jours…

-C’est toi le petit malin qui a déclenché les ouvertures ? Tu as joué au hacker avec mon fichier ?

Gaëtan fit une sorte de grimace en guise de rire. Antoine connaissait bien la mimique et fut d’un coup grandement soulagé.

-Avec la complicité de ta mère ?

Le jeune  homme montra un boitier près de son ordinateur.

-Maman a utilisé ce disque dur. Puisque tu as embauché un génie, il saura tout décrypter. Tes serrures ont des failles et c’était facile d’entrer dans ton fichier. Il faut changer la donne, ton androïd n’a pas les moyens de te protéger. Mais c’est la dernière fois que je te suis utile. Bientôt je serai un légume, c’est pour ça que je voulais te voir et que j’ai fait ce cinéma. Je t’ai envoyé des mails et tu répondais toujours que tu venais… il fallait t’impressionner un peu.

-Tu as réussi… j’ai eu peur. J’ai pensé à un concurrent, j’ai aussi surtout pensé à toi car je te savais capable de trafiquer à distance mes logiciels, tu me l’as prouvé plus d’une fois, sauf que là.. le pyjama, la voiture au garage ! J’ai flippé parce que c’était très intrusif. Je n’aurais jamais pensé à ta mère que je croyais aux Antilles.

-Elle n’est jamais partie aux Antilles ! Maman habite à deux pas d’ici. Elle bosse ici.

-Mais le courrier ?

-Tu ne te souviens pas qu’elle a de la famille là-bas ?

Antoine se sentit très penaud. Les relations avec elle avaient toujours été compliquées. Il avait admis son départ parce que ça l’arrangeait bien. Son rôle de victime l’excédait au plus haut point. Il reconnaissait qu’il n’était guère doué pour la psychologie, il n’avait pas voulu réfléchir sur ce départ bizarre, intuitivement pourtant il savait qu’elle n’aurait jamais abandonné son fils. Pourtant il avait admis facilement ses arguments. Quel manque de lucidité! Quel égoïsme!

-Il faut en finir, papa. Tu dois tenir ta promesse.

Il savait pertinemment ce que voulait son fils, ce fils de 24 ans qui garderait l’esprit vif jusqu’au bout. C’était tellement injuste cette souffrance aiguë de la conscience face à l’impuissance physique, cette immense solitude dans laquelle il allait plonger. Ils en avaient parlé souvent. Il lui avait promis que… entre la promesse et la réalité, comment franchir le pas ?

-Et ta mère ? Elle approuve ?

Gaëtan confirma. Elle serait du voyage avec eux. C’est elle qui avait contacté l’association suisse. C’était prévu pour bientôt. Il le voulait ainsi. Tous les trois ensemble une dernière fois.

Quand il sortit du centre, Antoine s’assit sur le premier banc qu’il trouva. Il serra son pardessus, il serra ses bras sur son pardessus, il serra tout son corps. Il regarda le haut des arbres, le feuillage dansait sous le vent, la lumière d’un soleil un peu pâle traversait cette danse légère. Il avait le cœur brisé. Il ne la vit pas arriver. Elle s’assit près de lui. Excédé, il fit le mouvement de se lever. Elle le retint par le bras.

Ils se regardèrent avec ce chagrin dense de vieux parents désespérés. Il lui prit la main. Le chant d’un pinson, le clapotis du ruisseau, les klaxons au loin, tout devint brumeux, parallèle, inconfortable. Seuls leurs doigts fragiles battaient au rythme d’un effroi infini.

la serrure.

Antoine Pelchu ne comprenait pas. Trois fois, trois soirs de suite qu’il était absolument sûr de fermer sa porte à triple, voire quadruple tours et qu’au matin, toutes les serrures étaient tirées. N’importe qui pouvait ainsi pénétrer dans sa maison en toute tranquillité. Ferait-il du somnambulisme et décadenassait-il lui-même ? Il était bon dormeur, rarement insomniaque, quelque chose déraillait pourtant.

Antoine Pelchu, ce matin-là, après ce constat affligeant, resta saisi sur le seuil, sa voiture, généralement garée dans l’allée devant le garage, n’était plus là. Accablé, tout prêt à aller porter plainte pour vol,  il vérifia si elle n’était pas garée plus loin, puis souleva la porte du garage déverrouillée elle aussi. Sa 508 attendait sagement. Pourquoi l’avait-il rentrée hier ? Pour quelle raison mystérieuse ne s’en souvenait-il pas ?

Il ferma soigneusement la maison, vérifia plusieurs fois que personne ne pourrait pénétrer chez lui, sauf à grimper sur les toits et casser un velux. Il partit, le front soucieux jusqu’à l’usine, cette histoire de portes déverrouillées le turlupinait suffisamment pour appeler son bras droit, Valentin Desmotte.

– Dites-moi, Valentin, est-ce que je suis dans mon état normal en ce moment ?

Desmotte le dévisageait drôlement, une telle question venant de son patron était plus que déstabilisante.

– Ne me regardez pas avec ces yeux! J’ai l’impression que je fais des trucs pas tout à fait comme d’habitude. Est-ce que les portes de l’usine sont fermées quand vous arrivez les matins, par exemple ! C’est moi qui pars le dernier, avez-vous constatez que… euh ! J’aurais oublié de verrouiller ?

– Pas à ma connaissance. L’alarme est enclenchée, tout est normal.

– Et… euh !  Dans l’ensemble… est-ce que je me comporte comme d’habitude ?

– Je n’ai rien observé d’anormal, Monsieur Pelchu.

– Rien, vraiment rien ?

Desmotte, un peu figé, hésitant, haussa légèrement les épaules.

– Valentin, je vous connais, vous êtes réservé mais j’ai toujours eu confiance en votre sincérité, alors que s’est-il passé que vous hésitez à me dire ?

– C’est Emma.

– Qui Emma ?

– Vous savez cette ouvrière, la meilleure pour les tests, vous vous êtes emporté contre elle l’autre jour.

– Ah ! Oui !

– C’est notre meilleure ouvrière, vous savez, très méticuleuse, et vous n’avez pas voulu écouter ce qu’elle avait trouvé.

– Et c’est inhabituel chez moi ?

Desmotte opina.

– D’habitude, vous êtes plus patient et jamais vous n’avez traité un employé de la sorte.

– Vraiment ? J’ai été grossier ?

– On ne peut pas dire ça, mais vous avez été très méprisant, ça ne vous ressemble pas.

– En effet, de cela je me souviens très bien, j’étais énervé à cause de… faites-la venir, je vais lui présenter mes excuses, et promis je l’écouterai.

– C’est-à-dire… elle ne travaille pas aujourd’hui.

– Trouvez-moi son numéro, son adresse… que je puisse la joindre.

Desmotte acquiesça, puis sortit.

La journée se déroula à l’ordinaire. Une journée de travail intense, avec des décisions à prendre, des problèmes petits ou plus importants à régler, des dossiers à compléter, d’autres à entreprendre, des coups de téléphone, une réunion avec les délégués, une autre avec l’équipe d’encadrement. Rien que du journalier. Il en avait oublié Emma. D’ailleurs qui était-elle cette petite brune toute en rondeur ? Dix mois qu’elle travaillait ici, employée modèle radotait Valentin, à croire qu’il en était amoureux. Il reprit sa voiture vers 21h30, la gara dans l’allée, et constata avec un brin de panique que les verrous avaient été ouverts. Il pénétra dans le hall d’entrée avec prudence, rejoignit sa cuisine, très silencieusement, car elle était éclairée. Personne.

Un verre sur l’égouttoir de l’évier, bien en évidence.

Une trace de rouge à lèvres sur le bord.

Là, ce ne pouvait être lui. Ni Mireille, qui était à Londres depuis une quinzaine, ni son ex-femme qui habitait aux Antilles, ni son fils…  Il pensa soudain à cet enfant, dans son fauteuil roulant, là-bas… qu’il n’était pas allé voir depuis deux mois… et cela malgré les mails qu’il arrivait encore à lui envoyer. Comme s’il ne voulait pas savoir, pas voir, pas encore, pas encore… et si le coup de la serrure c’était lui!  Comment pourrait-il?

Son esprit revint à la trace de rouge sur ce verre. Quelqu’un avait les clefs, quelqu’un tentait de l’impressionner.  Il retint sa respiration, du bruit à l’étage, léger, mais suffisant pour qu’il l’entendît. Il monta quatre à quatre les marches, ouvrit grandement toutes les pièces, le cœur battant et l’adrénaline suractivée. Rien. Sa chambre. Fenêtre ouverte, le rideau qui flottait à l’air. Est-ce qu’on était passé par là, il regarda l’extérieur. Un ronflement. De l’autre côté, côté garage. Il se précipita dans la pièce en face, ouvrit la fenêtre, se pencha. Sa voiture n’était plus là. Il se retourna brutalement prêt à courir, quand quelque chose le retint. Là, sur le lit de son fils, un pyjama d’enfant. Un de ceux que son fils portait, il  y a si longtemps.

Il descendit mollement jusqu’au garage, il savait qu’il y trouverait sa voiture. Il ne ferma aucune porte, sortit le véhicule et s’en alla dormir dans l’hôtel le plus proche. Il n’avait plus la tête à réfléchir, il voulait seulement dormir. Bien sûr, il était inquiet, mais il ne pensait pas que sa vie était en danger. Le pyjama était un signe presque réconfortant.

Il irait voir son fils demain, après une bonne nuit réparatrice.

Son sommeil fut agité, entrecoupé de réveils brutaux, une sale impression de boire la tasse. Le lendemain,  il évita la maison et se dirigea directement à l’usine, à peine 7 heures, tout semblait calme. Il ouvrit la porte du sas, déconnecta l’alarme et en fut soulagé. Ici, tout fonctionnait normalement.

 

 

 

 

Vous n’aurez pas ma haine.

de la part d’Antoine Leiris à tous ceux qui ont le coeur déchiré.

« Vous n’aurez pas ma haine.

Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son coeur.

Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un oeil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.

Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.

Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus fort que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus. »

intermède indispensable.

Face au scandale sur nos frontière, au rejet inadmissible de ces populations déplacées, je ne peux que reprendre cette vidéo de ce soir ou jamais qui date du 24 avril 2015.

Je n’ai rien à ajouter aux arguments de Fatou Diome, j’approuve complètement.

 

 

matin brun

Je ne sais pas vous, mais moi je m’inquiète.

L’ambiance actuelle me dérange, on commence par brûler des livres, disait Albert Baèz, et on finit par brûler des hommes.

Et certains dénoncent des livres… qu’ils n’ont même pas lus!

D’autres attaquent des bibliothèques municipales pour supprimer les livres qui ne conviennent pas à leur doctrine.

M’est venu à l’esprit un tout petit livre de Franck Pavloff, dont il avait laissé les droits à je ne sais plus quelle association (Il est responsable d’une association de prévention de la toxicomanie et de la délinquance). C’était en 2002…

Avec mes élèves, nous l’avons lu et commenté ensemble.

C’est Matin brun, aux éditions Cheyne.

Il a eu un succès très mérité, il a été enregistré pour France Inter, par Bonnaffé et Podalydès, il a été joué de ci, de là.

http://www.divshare.com/download/12359867-249

Franck Pavloff habite près de chez moi, il a écrit beaucoup pour les enfants, il était venu dans les écoles pour « la traque ». « La traque », c’était une idée formidable de deux animateurs, l’une de la bibliothèque municipale, l’autre du cinéma-théâtre, et ensemble ils ont organisé, cette année-là, une semaine policière. Des films, des pièces de théâtres, des lectures, un immense cluedo dans le bourg… C’est cette année-là que mes élèves ont écrit « Coma », lu par des acteurs, et que j’ai rencontré Pavloff, charmant, disponible, ouvert:

http://www4.fnac.com/Franck-Pavloff/ia113877

Mais le propos n’est pas là.

Le propos, c’est ce petit livre d’une douzaine de pages.

Vous pouvez le lire ici: http://www.ifecosse.org.uk/IMG/pdf/Matin_Brun_texte.pdf

Il raconte aussi l’ambiance actuelle, et si on ne prend pas garde…

Il est court, il est fort, il est  brun.

Lisez-le, relisez-le, partagez-le, commentez-le.

41x0OdaCrJL._

la flaque humaine.

 

 

Cette demi-journée de ma vie est noire. Cette demi-journée est noire et vraie. Moi qui l’écris aujourd’hui, j’en tremble encore. Poison en moi à jamais, elle m’habite. Elle est noire, vraie et vieille de quarante six ans. Vieille de quarante six ans et vivace, terriblement.

Je la lègue à mes enfants et petits-enfants pour que chaque année, comme moi, ils portent une fleur sur le tombeau d’Agnès A. Un tombeau de sang transformé en eau. Une flaque humaine, là où tomba le corps de cette femme. Ils vérifieront sur le chemin qui grimpe aux Serneaux, après la bergerie des Vernon, que la silhouette apparaît à la première fonte des neiges.

Je dois faire preuve de courage et dire ce que j’ai tu si longtemps. Je dois témoigner maintenant que j’arrive au bout de ma vie et avant que ne se perde la mémoire de ce jour blanc.

 

C’était un jour blanc. Un  de ces jours enneigés de la terre au ciel sans qu’un seul flocon ne tombe. La brume tamisait la lumière, et les lignes des routes, les crêtes des montagnes, les maisons des villages diluaient leurs couleurs et leur forme. Tout se confondait dans l’ambiance crèmeuse. Ce flottement de l’air agitait nos esprits. Nous étions cinq, coincés dans la citroën. Agnès, serrée entre Gilles et Lucien sur la banquette arrière, fixait le rétroviseur et cherchait mon regard. Je l’observais dans ce bout de miroir quand je pouvais détacher les yeux de la chaussée glissante. Elle avait à peine vingt ans, elle était belle sous le béret noir qui ombrait le front haut. Ses prunelles larges et sombres lançaient parfois d’étranges signes: peur, peine, colère. Le plus souvent de la colère. Une froide rage les traversait. Elle avait rendu de grands services à notre réseau. Elle parcourait pour nous l’arrière pays pour transmettre les messages dangereux aux chefs des différents maquis. C’était une fille solide et énergique qui nous avait été envoyée et recommandée par le Major T. responsable du secteur. Seule tare : une arrogance difficilement supportable. Elle manifestait envers nos jeunes combattants une sorte de mépris hautain, comme s’ils n’étaient que de nécessaires exécutants. Elle passait devant eux sans regard, sans bonjour, le pas fier. Mais aujourd’hui je sais qu’elle se protégeait, qu’elle évitait de rencontrer affection, amitié, amour parmi ces soldats de l’ombre exposés à la mort. Je l’avais cru fidèle à notre cause, attachée à la liberté de notre pays. Je dus me rendre à l’évidence : les preuves s’accumulaient. Elle trahissait. Nos repères, un par un, tombaient aux mains de la gestapo. Nos maquis étaient de plus en plus menacés. Le réseau Martial venait d’être démantelé.

La citroën se gara près d’une autre voiture. Mangier et les siens étaient déjà là. Lucien tira Agnès de la voiture. Elle dit les dents serrées:

Laisse-moi. Je ne vais pas m’envoler!

Avec toi, on sait pas! répondit-il en maintenant la pression.

Elle avait les mains liées. Elle les leva d’un geste menaçant, mais Gilles saisit l’autre bras, et tous deux la tinrent fortement. Mathieu haussa les épaules devant la férocité des deux hommes et me lança du regard un appel à l’indulgence.

Pas la peine de la tenir ainsi, laissez-lui un peu d’air.

A mon ordre, ils desserrèrent l’étreinte, mais durant toute la montée jusqu’à la bergerie, ils ne lâchèrent pas un instant ce jeune et vigoureux corps. Assis autour d’une vieille table branlante, ils nous attendaient : Mangier, Guérin, Artunser, Velaz et Marthe V. C’est à moi qu’échut la lourde tâche d’ouvrir le procès. Mathieu servait de greffier. Toutes ses notes sont consignées. Elles dorment dans la malle noire, au grenier. Je les ai relues souvent comme pour me punir de n’avoir pas eu ce jour-là plus de discernement. Je ne vais pas retracer toutes les étapes de cette horrible injustice, je vais aller à l’essentiel, l’affrontement entre elle et Guérin.

Au début, elle se tut. Obstinément. Elle jetait parfois de lourds regards vers Guérin. Ce dernier était comme absent du débat. Il fumait cigarette sur cigarette. Au moment crucial de l’exposition des photographies la montrant dans les bras d’un officier allemand, elle explosa.

– Vous êtes odieux! Ce n’est pas un procès! Comment puis-je me défendre? vous avez tout prévu d’avance, je n’ai aucune chance!

– Reconnaissez-vous cet officier? demanda Mangier.

– Bien sûr! Et vous aussi! C’est le lieutenant Strassberger. C’est Guérin qui m’a envoyée à cette mission. Et vous le savez bien!

– Comment? s’exclama Marthe V. Explique-nous Guérin.

Guérin se tourna enfin vers Agnès. Il exhala une bouffée de fumée et froidement, tranquillement, raconta.

– En effet, je l’ai envoyée en mission auprès de Strassberger. Je pensais qu’elle saurait le séduire. Et c’est ce qu’elle a fait. Les photographies ont été prises par un de mes hommes. Je tenais quand même à m’assurer qu’elle restait dans les limites que je lui avais données.

– Quelles limites? soyez plus clair, demanda encore Marthe.

– Elle avait pour ordre d’extorquer tous renseignements concernant les prochaines manoeuvres allemandes. Elle ne devait en aucun cas fréquenter d’autres militaires, elle devait séduire l’officier pas devenir sa pute française qu’il exhibait!

– Taisez-vous! cria Agnès, c’est insupportable d’entendre ça! J’ai toujours gardé mes distances!

– Alors justifie ce baiser! Très langoureux ce baiser! Pas vrai?

Velaz montrait le document sur lequel Agnès embrassait à pleine bouche Strassberger, autour d’eux une troupe de fringuants officiers allemands applaudissait.

– En effet, je l’embrasse. Je l’ai embrassé plusieurs fois. Il fallait bien que je lui donne quelques gages. Strassberger, contrairement aux apparences, est un romantique. Il pense sincèrement que je l’aime et il croit que je suis son grand amour. Ce soir-là, il a fallu fêter nos fiançailles. Je l’ai dit à Guérin. Guérin sait tout. Je ne comprends pas pourquoi il se tait là dessus!

– Tu ne m’as jamais parlé de fiançailles Agnès, dit calmement Guérin. Jamais! Au début, tu donnais tout ce qui te tombait sous la main et peu à peu les renseignements se sont faits rares, trop rares et tu ne venais pas toujours aux rendez-vous.

– Tu mens Guérin! Tu mens! Je ne sais pas pourquoi tu fais ça mais c’est ma parole contre la tienne n’est-ce pas? Je n’ai donc aucune chance!

– En effet, c’est ta parole contre la mienne Agnès. Et depuis quelques temps, depuis ces fameuses fiançailles, nos hommes, comme par hasard, tombent un à un.

– Guérin je t’ai remis une pellicule récemment.

– Quelle péllicule ?

– Tu le sais bien, je le lis dans tes yeux. Raconte ce que contenait la pellicule.

– Comment veux-tu que je le sache! Tu ne m’as rien remis depuis une bonne quinzaine.

– Tu mens. J’ai la preuve que je te l’ai bien remise. Seulement il faut que vous alliez voir le Major T.

Je vis Guérin pâlir sous son air détaché. Sa cigarette tremblait légèrement, mais je n’y vis qu’une émotion normale dans l’affrontement qu’il subissait.

– Elle veut simplement gagner du temps! S’exclama-t-il. Elle sait très bien que le Major est à Londres en ce moment.

– En effet, mais s’il faut attendre son retour, nous l’attendrons, dis-je. Nous devons rester équitables. Elle restera ici, sous la garde de trois hommes, pendant que nous irons aux renseignements. En attendant Agnès tu peux nous dire ce que contenait la pellicule,

– Guérin le sait aussi. J’ai eu accès aux registres que tenait Strassberger. Une chance folle: j’étais avec lui, dans un bistrot du centre. Un de ses camarades est venu lui demander un service. Il a laissé sa serviette sous la table. Alors je me suis tranquillement levée, la serviette sous le bras et je suis allée aux toilettes. Ce registre notifiait les prochaines manoeuvres sur le sud avec les dates et les noms des troupes. J’ai photographié chaque page. Je suis revenue m’asseoir. Strassberger était déjà là. Il était rouge de colère quand il m’a vue avec sa serviette. Je lui ai expliqué que j’avais eu un besoin urgent et que je ne pouvais pas laisser sa serviette à la portée de tout le monde. Il me semble qu’il m’a crue.

Elle m’impressionnait. Elle avait parlé avec fermeté et conviction. Je commençais à avoir un doute, un mince filet de doute. Seul le Major pouvait nous venir en aide.

On entendit des voix. Qui pouvait venir nous déranger, sinon…

On sortit nos armes, prêts à défendre chèrement notre peau. Agnès eut un regard de panique vers Guérin avant de se glisser sous la table, les mains toujours liées. Je remarquai un imperceptible sourire sur le visage de Guérin, mais je ne l’enregistrai pas comme tel sur l’instant. Je crus plutôt à une crispation des mâchoires.

On frappa.

C’est moi, Gilles. Y a Cervan qu’a une mauvaise nouvelle. Il arrive de Lyon.

Soulagés, tous soupirèrent. Les armes retrouvèrent leur place, au chaud sous les manteaux. Cervan entra. Gilles referma la porte derrière lui et partit reprendre son guet. Agnès se releva. Elle avait le visage défait.

– Je viens d’apprendre l’arrestation du Major. A Lyon. Il n’a jamais atteint Londres. Frouquier, vous êtes désormais le seul responsable du secteur. Je viens aux ordres.

Je sentis le sang se retirer de mon visage. Le Major était un ami. Il fallait immédiatement que les réseaux se désorganisent. Chacun savait ce qu’il avait à faire. J’étais persuadé que le Major ne parlerait pas sous la torture, mais c’était la procédure.

– Prévenez tout le monde, Cerdan. Ne perdez pas de temps. Nous en terminons ici et nous ferons de même.

Tous les regards convergeaient vers Agnès. Tous les regards l’accusaient. Elle le sut. Elle se redressa, le visage fermé et n’ajouta pas un mot.

Marthe V respira fortement avant de lancer.

– Je crois que ça suffit maintenant. Sa culpabilité est évidente. Pressons-nous.

Il se passa ce qui se passe toujours dans ces cas-là. On vota, à main levée. J’ai levé la main : coupable. A l’époque trouble que nous vivions, la condamnation à mort d’une personne, quelle qu’elle soit, ne me laissait pas d’état d’âme. Nous étions en guerre. Cependant, j’ai levé une main hésitante en regardant le beau visage d’Agnès, son beau visage lisse qui ne vieillirait pas, son beau visage impassible et lointain, inaccessible. J’avais dans la poitrine un tremblement affreux. Mais j’ai voté la mort.

Elle est partie sur ce chemin de neige. Les mains liées. Derrière suivait Gilles. Il a visé la nuque. Elle est tombée à plat les bras sous son corps, la face dans la mollesse d’une neige lourde, la jambe doucement s’est posée sur l’autre, comme au ralenti. De la bergerie, on regardait tous la silhouette étendue, cette ombre noire semblait marcher encore sur la pente du sentier.

 

 

C’est à la libération que j’ai commencé mes cauchemars. Cinq mois plus tard, cinq mois trop tard. J’avais réussi à rejoindre Londres après le procès d’Agnès. Puis j’ai débarqué avec Leclerc. Enfin ce fut Paris. Là, j’ai retrouvé le Major. Vivant. Toujours actif dans les services de l’armée. J’aurais hurlé de joie s’il ne m’avait lancé une œillade glaciale et dit d’un ton sec:

– Vous avez manqué de discernement le 11 mars 44, Frouquier. Je n’ai jamais été arrêté à Lyon!

– C’est Cerdan qui nous a prévenus, plaidai-je.

– Inutile de vous justifier. Je sais tout. J’ai retrouvé Mathieu, j’ai lu chaque ligne de ce foutu procès. A aucun moment vous n’avez mis en doute sa culpabilité. Vous êtiez donc si sûr de Guérin et sa bande?

– Oui. Je ne vois pas comment j’aurai pu douter de lui. Il était là avant moi, et il a souvent risqué sa vie pour nous.

– Lui pourtant se méfiait de tout le monde. Il enquêtait sur vous, comme il enquêtait sur chacun de nous. Vous auriez dû être plus vigilant et faire une contre-enquête dès que vous avez eu les premiers éléments. Malheureusement vous ne l’avez pas fait! Personne n’a été chargé de préparer la défense d’Agnès! Ce n’était pas la justice que j’attendais de vous. Dès mon retour en France, j’ai retrouvé Guérin, Cerdan et trois autres complices. Ils ont avoué sans difficulté. Ils sont froids maintenant.

Il me tourna le dos me laissant en plein désarroi. Je l’appelai:

Mais Major…

Il fit demi-tour et d’une voix atone, presque dans un souffle ajouta:

– Agnès était ma fille. Je connaissais toutes ses missions. Son vrai nom est Armelle d’Amonville. Ne l’oubliez pas.

 

Non Armelle, je ne t’oublie pas. J’ai reçu le journal que tu tenais en ces années  noires, cadeau hérité de ton père. J’ai compris alors ton terrible silence lorsque tu appris son arrestation. J’ai compris aussi ton arrogance, toi qui avais perdu ton amour dans les combats de la première heure. Ce journal a rejoint la malle du grenier. Il est écorné, jauni, sali: j’ai tant pleuré sur lui.

Chaque fois que je le peux, un 11 mars, aux premières fontes, je me rends à la bergerie des Vernon. Et la flaque est là, te contenant toute. Silhouette d’eau sur le chemin de neige, tu sembles avancer avec accablement, et je te regarde, je regarde cette souffrance que tu es devenue. Je te rejoins dans la pente et je pose sur ton dos d’aquarelle l’orchidée blanche de mon remord.

 

 MAIL la flaque humaine

photo Bruno Thomas. http://wizzz.telerama.fr/thomas/photos/9036364249

Mars 2001

 

 

je le croyais immortel.

Bruno avait si peur de la mort, je le blaguais parfois : « tu m’enterreras » lui disais-je.

Rupture d’anévrisme.

C’est rapide, efficace.  Cadeau pour lui… de noël.

Ce que je me dis, ce que nous nous disons tous dans le creux de l’oreille à se téléphoner pour se réconforter.

Et nous, un peu perdus.

Son dernier message, le matin de noël, plein de tendresse, à 10h49.

Ma réponse quelques minutes plus tard, peut-être l’a-t-il lue, peut-être pas.

Quand on n’est pas proche des proches, on ne sait rien des détails, on les apprend plus tard.

Je n’irai pas à l’enterrement. Il y aura foule.

Je n’ai pas envie de me perdre dans cette foule.

Je ne crois pas aux prémonitions, mais il est des circonstances particulières où je pourrais me laisser bercer par les signes:

– Mon compagnon avait rêvé de lui la veille de noël et m’a raconté que dans son rêve Bruno m’offrait de la mousse.
– J’ai croisé une de ses amies de toujours, elle que je ne vois que trois à quatre fois par an, elle est passée devant la maison au moment où je sortais. On s’est dit bonjour, comme d’habitude, mais je ne savais pas encore. Elle n’a rien dit et rien dans son regard aurait pu me laisser supposer que…
– L’amie avec qui je déjeunais hier m’a offert un ouvrage des photographies de Doisneau et j’ai pensé à lui, on le feuilletterait  ensemble.

Il était mort depuis deux jours déjà.

Je le croyais immortel.

Le jour de noël, comme Charlot, il a salué la vie à jamais.

 le baiser poème

J’ai souvent écrit autour de ses noirs et blancs. Ses paysages, sa poésie, son regard sur les courbes, les lignes, les gris.

Il me racontait mon talent… c’est à cause de lui que j’écris. Je n’aurais jamais osé sans son appui, ses critiques, ses larmes parfois quand il était touché.

Mon dernier récit : il a aimé ma Florence, elle l’a bouleversé… sa gentillesse, bien sûr, il ne lira jamais le suivant.  Nous ne feuilletterons pas le Doisneau des Alpes, nous ne parlerons plus de Cartier Bresson, de son prochain film, nous ne parlerons plus.

De rien.

J’écouterai de ci, de là, ses propos dans tel ou tel making-of d’un des films de l’atelier vidéo, juste pour l’entendre encore.

http://www.dailymotion.com/video/xln8hz_making-of-embarcadere-web-hd_creation?start=335

J’écouterai encore Wagner, Erda, le Walhalla… Othello de Verdi aussi.

Le professeur est mort.

Mon collègue, sa chorale, sa passion pour l’opéra. Mon confident, mon ami depuis plus de trente ans…

A jamais.

A jamais immortel dans mes pensées.

http://wizzz.telerama.fr/thomas/photos

http://fiction.cypiee.fr/