L’hiver en sa beauté.

La nature se pare de nos sensations et nos sentiments.

Il fait grand froid dans la forêt.

Les doigts gantés se crispent dans les poches où gît mon téléphone.

Une photo?

Non, j’ai la gelure si je quitte mes gants.

Une photo. Allez!

Partage la beauté.

Les arbres sont couverts de givre. Ils doivent souffrir eux aussi de ces températures hivernales, pourtant je m’émerveille de la beauté qu’ils dégagent dans leurs habits blancs.

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Tout autour, le silence.

Ce silence particulier des forêts quand chaque bête est terrée. Aucune branche ne craque, aucun oiseau -pas même le geai si criard- n’ose briser la lumière cristalline.

Et je reste dans cet émerveillement. Immobile malgré la froidure qui me prend toute, immobile comme l’arbre qui sous l’apparat d’hiver prépare déjà, dans ce repos indispensable, le printemps prochain.

Gaïa inquiète revient vers moi. Et dans ce sourire du matin, j’ose enfin saisir l’appareil et quitter les gants.

En Auvergne, les feuillus sont nombreux, hêtres et chênes surtout.

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Dialogue avec eux, enlacés-embranchés, majestueux au milieu d’un champ… d’un chant de silence.

Dans le poulailler… elle manque.

La nature n’est pas cruelle, elle est ce qu’elle est.

Dans la rudesse de l’hiver, les bêtes cherchent pitance.

Un autour, sans doute, vient de voler la vie d’une de nos jeunes poules.

Il avait faim, elle trottait souvent toute seule, il l’a vue de son regard affamé, elle en a fait les frais. Elle était encore si gaie le matin avec les copines.

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Ce n’est pas une joyeuse nouvelle du poulailler, les trois autres, apeurées s’étaient réfugiées sous les thuyas, recroquevillées les unes contre les autres.

Le lendemain, elles ne sont guère sorties du poulailler, Joëlle leur avait pourtant fait la trace pour qu’elles trouvent un peu d’herbe et s’égaient à nouveau.

L’autour veillait encore, il voulait sûrement retrouver sa proie, mais ce qu’il en restait avait été mis sous la haie recouvert de neige.

Il n’est pas de vie sans mort, cependant éphémères que nous sommes veillons à l’élan qui nous anime.


« ….

Mais parce qu’être ici c’est beaucoup. Et qu’ici,

Apparemment, tout a besoin de nous, ces choses

Éphémères qui étrangement nous appellent.

Nous, les plus éphémères. Une fois chaque chose,

rien qu’une fois. Une fois et c’est tout. Et nous aussi

rien qu’une fois. Et jamais plus. Mais une fois,

quand ce ne serait qu’une fois. Avoir été cela:

de cette terre, voilà qui semble irrévocable.  »

Rilke, neuvième élégie (extrait).

Pour Aglaë aussi, c’était important d’avoir été là, de cette terre.

Et tout à l’heure on s’enchantera encore.

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histoire de choux.

Pour notre petite fabrique d’écriture qui renaît.

– Deux choux. Ça prend un ikce, ça fait partie des exceptions qu’on apprend dans des listes quand on est petit. Vous avez été petit. Et quand on a été petit, on va OBLIGATOIREMENT à l’école et on apprend les exceptions. Vous savez comme ça s’écrit ekcépession ? … Ouais, pas très bavard le sieur, il a peut-être pas fréquenté la communale.
– C’est quoi la communale ?
– L’école républicaine.
– Pourquoi vous l’appelez républicaine ?
– Parce que c’est comme ça en France, c’est depuis que la loi a séparé l’état de l’église en 1905 sous la troisième république.
– Et pourquoi la communale ?
– Parce que chaque commune avait une école élémentaire, là où on apprenait les listes d’exception.
– Et c’est nous maintenant les exceptions, sauf qu’on n’est pas listé.
– Ouais, on n’est plus listé ! On est sorti des bancs de l’école pour se disputer un banc pour la nuit.
– Mais c’est moi qui suis arrivé le premier.
– A peine une seconde avant moi, et puis c’est mon banc, je viens tous les soirs depuis deux semaines.
– On va partager. Vous dormez la première partie de la nuit, et moi je dors après. Vous pourrez même poser votre tête sur mes genoux et vice versa.
– Ça peut se faire… Pourquoi on parlait de chou ?
– Je sais plus. On regardait les gamins partir…
– Non, on regardait nos oreilles rouges.
– Elles ont froids. Des choux rouges.
– C’est bon le chou rouge. Je l’aimais bien en salade… J’ai un bonnet en double. Mettez-le, il va faire froid. Il prévoit un moins trois.
– Mes notes en dictée ! Jusqu’à moins vingt. Il faisait ça mon maître !
– Poussez-vous au bout. J’installe un duvet dessous, il fait toujours très froid dessous, le froid monte de la terre j’en suis sûre. J’ai un thermos de thé. Il doit être tiède, mais c’est mieux que rien. J’ai trois biscuits aussi, les restes. Vous n’avez rien ?
– Trois fois rien ! Une banane. On partage. C’est bien de partager, c’est la fraternité !
– Mais je suis une femme. Donc pas un frère ! Fraternité vient de fratrie, frère, tous ces mots masculins m’ont pourri la vie ! Ma mère voulait que je sois un garçon. J’ai fini par devenir une fille manquée.
– J’ai pas eu de mère, juste des foyers. De l’un à l’autre… au moins une dizaine. Il paraît que j’étais pas aimable, toujours sur la défensive, timide, renfrogné qu’on disait de moi. Et même sournois une fois ! Une maîtresse qui pouvait pas m’encadrer.
– Pour l’instant encadrez-vous avec vos couvertures. Je vais m’allonger. J’ai un brin sommeil. On parlera plus tard.

La nuit s’installe au-dessus de la ville, une nuit de réverbères, balafrée par les feux des véhicules qui passent et repassent sur la rue derrière le square. Une nuit citadine avec en sourdine le ronflement permanent des moteurs et quelquefois les braillements d’un passant que la colère foudroie.

Cinq heures du matin sonnent au clocher. L’église est à l’angle du square. Sur le banc, une forme allongée, dont la tête repose sur les genoux d’une autre silhouette emmitouflée de couvertures, le nez dans une écharpe, un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Des yeux clos de fatigue. Rares sont les bancs aujourd’hui où on peut s’allonger ainsi, les mairies leur préfèrent des sièges, ils ressemblent à des bancs mais sont coupés par des accoudoirs, tout comme dans les gares, tout comme dans les métros.
La forme allongée se relève. Elle s’entoure de son duvet, il fait très froid. Un premier café, de l’autre côté du square s’allume. La nuit s’achève et il faut affronter le jour et la faim et la soif, et les odeurs qu’on porte sous les couches de vêtements sales.
– Tu viens, dit-elle, on va se réchauffer au café. Ici, ils ont parfois des cafés suspendus*. Peut-être en aurons-nous.
– On se tutoie le matin ?
– On a passé une nuit ensemble, on se connaît maintenant. On y va, je suis congelée, et si c’est le Cédric qui ouvre, on aura de la chance.
– Tu connais bien le lieu.
– Oui, mon chou ! Depuis dix ans que je reviens l’hiver. Il fait moins froid ici qu’en Picardie.
– Tu es picarde ?
– Picarde de chez picard.
– Je suis de Soissons.
– Haha ! Comme le vase ! Et bien moi je suis de Villers-Cotterêts ! Et tu sais ce qui s’est passé en 1539 chez moi ?
– Ouais, ça je sais, François 1er ordonne que tous les actes juridiques soient en picard.
– En français.
– C’est pareil.
– Pas faux ! Le picard est un ancêtre malmené du français. T’as de la culture, on n’aurait pas dit hier avec nos histoires de choux.
– C’est parce que je connais la région. Tu m’aurais parlé de l’édit de Roussillon, je n’aurais pas su.
– Tiens ! C’est quoi cet édit ? Et comment tu sais qu’il y a eu un édit dans cette région ?
– L’autre jour, j’étais avec un gars qui habitait à Roussillon, pas cette région où nous sommes, un bled près de Lyon. Catherine de Médicis a signé le changement de date du premier jour de l’année, avant c’était n’importe quand selon le coin, après ce fut le 1°janvier.
– C’est quand même formidable toutes ces rencontres aléatoires, moi aussi, j’ai appris plein de choses. Il y a des types très savants sur les bancs, après c’est une question de mémoire… Et je sens que la mienne fout le camp.
– Et il y a des types infects aussi.
– Ouais… on va voir Cédric. Je l’ai entraperçu. On aura sans doute une pâtisserie… peut-être un chou à la crème s’il en reste de la veille.

*certains cafés proposent des cafés suspendus, les clients les achètent pour les SDF. Il existe aussi des boulangeries qui offrent des baguettes en attente.

L’année nouvelle.

 

 

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Un 2016 qui s’en va pour un 2017, dans la logique d’un calendrier occidental.

Le temps d’un baiser sous le gui, le temps d’une gorgée de champagne peut-être, ou seulement le temps d’une nuit à l’autre.

Un livre, un film, un chant… si on fêtait chaque jour nouveau, ce serait une fête bien plus chaude en nous, bien plus intense dans le moment qui est.

Demain n’existe pas, l’année qui vient n’est que le jour qui vient.

Et tant que l’hiver n’aura pas revêtu sa parure de silence, profitons de l’instant comme un printemps renouvelé car ma photo est en couleur dans la beauté d’un hiver.

Je vous souhaite de la tendresse, de l’empathie, de l’amour dans chaque sourire donné, dans chaque sourire reçu.

Dans chaque soleil ou chaque étoile qui fait rêver, dans l’onde ou l’océan, sur les cimes ou les plaines, dans la forêt ou dans une foule, près de ceux qui vous tiennent la main, prenez soin de vous et de ceux qui vous aiment.

Tous mes vœux vous accompagnent.

 

 

 

je déménage.

Absolument.

La folie me guette.

Tant et tant à prévoir, à modifier, à dénouer, à signer, à poster…

En effet je déménage, l’esprit est occupé, squatté, détraqué.

Un peu de tristesse, un peu de désarroi, un peu de nostalgie, on mélange et dans le shaker ça bulle de la poudre d’escampette.

Je voudrais être ailleurs et ne le peux point.

La maison des enfants, là où ils ont grandi…

Un coup de vieux sur les cheveux.

Une nouvelle étape, la dernière qui se dessine. Ma petite fille sur mes genoux ailleurs, plus jamais noël dans la maison.

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Il faut tourner la page, la page des jours-enfants, des courses folles entre travail, ménage, activités des garçons, la page des travaux quand je me suis réinstallée, la page de ma petite cuisine roulotte où je ne ferai plus jamais de gâteaux.

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tourner la page des balades au départ de mon portail, tourner la page des pelles à neiges, du patinage pour grimper la rampe de ma rue,

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tourner la page du lac à dix minutes à pied où j’allais l’été dès huit heures du matin faire ma petite heure de natation. Ce bonheur-là, je le retrouverai mais il faudra conduire plutôt que marcher, ou sortir le vélo si j’en ai encore le courage.

Ce bonheur du matin, lac étal, soleil au levant éblouissant, au milieu du lac le corps au repos à regarder le ciel et les sommets si verts.

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Partir, pas si loin, mais laisser derrière cette mansarde des jours guitares.

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Rester un peu dans mon salon, une dernière fois.

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Bye, bye, c’était le dernier coup de blues, car une nouvelle page s’ouvre et elle sera, après tout ce chamboulement, tranquille et détachée de tout ce charivari du passé.

Seul compte le jour qui se lève.

Prose insomniaque.

j’ai retrouvé ce texte dans mes tiroirs d’antan.

 

Héliographies

Je dessine des soleils avec des « i » qui jaillissent oniriques, héliographie d’insomnies éruptives.

Mes doigts crayons-rayons dansent dans le sombre de la chambre, au-dessus de la couche, vertiges au bout des bras qui ne dorment pas.

Les mains fredonnent la chanson des mots qui brûlent la pupille, petite musique grecque d’un Zorba éclatant, héliophonie des complaintes nocturnes.


Pour les nuits sans sommeil, j’écris des soleils rougeoyants de mystère sous la paupière éteinte.


Chauffe, chauffe le cœur.


Et quand l’ardeur s’endort, c’est l’heure du grand soleil, mes bras lassés se posent, mes doigts sommeillent, Hélios tout entier est mort dans mon matin.

La serrure.

Cette Emma ! Quelle intelligence ! Comment ne s’était-il pas aperçu lors de l’entretien combien elle était compétente ! Ses notions en domotique l’épatèrent et ses propositions d’amélioration des serrures lui parurent tout à fait réalisables et à moindre coût. Il s’excusa pour leur dernière entrevue, pour son impolitesse et la promut de suite au bureau d’études afin qu’elle mette au point son projet d’amélioration. Mais pourquoi n’avait-elle pas précisé lors de l’embauche qu’elle avait déjà travaillé sur ces machines et surtout qu’elle était si performante en électronique et informatique. Elle répondit modestement qu’elle n’avait pas les diplômes, elle n’avait pu poursuivre, trop cher, trop difficile de réussir des études avec un emploi, la fatigue avait gagné. Elle avait donc travaillé seule, dans son petit appartement, sur Internet avec des tutoriels.

– Bravo ! Tout le monde n’en est pas capable ! La plupart du temps les jeunes s’intéressent à autre chose qu’à développer des circuits intégrés et des logiciels.

– C’est comme apprendre à jouer du piano, il suffit d’avoir la passion, l’intérêt, la volonté. J’aime ça.

De confidence en confidence, un climat amical s’établit entre eux. Il répéta qu’il était vraiment désolé pour l’autre jour. Il eut presque envie de lui demander pour sa maison mais il se retint. Il s’était promis d’aller voir Gaëtan au centre, il appela Desmotte et lui donna quelques instructions pour la journée. Il savait comment le joindre en cas de souci majeur.

Comme chaque fois qu’il empruntait cette route, il avait une boule dure au plexus et cette boule grossissait kilomètre après kilomètre. Son gamin! Ce surdoué cloué dans ce fauteuil avec cette foutue maladie qui progressait si vite. Il n’avait pas répondu à ses derniers mails, parce que… leur dernière vraie conversation… sa terreur de le perdre si définitivement et les reproches qu’il se faisait de ne pouvoir affronter cette réalité.

Le centre lui parut plus joyeux que dans son souvenir. Il entra dans le hall. Ils avaient refait les peintures, des couleurs chaudes et des tableaux égayaient les murs. De grandes toiles originales qui débordaient d’imagination. Ce sont nos patients, dit une femme qui s’était approchée de lui pendant qu’il admirait une des œuvres.

-Nous les exposons et nous les vendons, nous prenons une petite commission pour améliorer l’ordinaire. Gaëtan vous attend, mais je peux vous parler deux minutes ?

Elle l’emmena dans son bureau, lui demanda de s’asseoir et lui expliqua que sa santé se dégradait plus vite que prévu. La maladie avait atteint les os de la mâchoire, bientôt il ne pourrait plus s’exprimer, il serait totalement hors communication. Elle ajouta que la maman de son fils était présente toutes les jours et qu’elle venait juste d’apprendre qu’il n’était pas au courant.

-Elle a toujours eu un don pour les mystères. Je suppose qu’elle est là ?

-Non, elle savait que vous veniez.

– Elle aurait préféré qu’on garde Gaëtan à la maison… je ne sais pas si j’ai pris la bonne décision… quand on a appris sa maladie et l’évolution qu’elle aurait, on était déjà… en difficulté tous les deux… On aurait pu faire… je ne sais pas, je ne sais plus rien sinon que je vais le perdre et que je ne fais aucun effort pour maintenir le lien, alors que…

Gaëtan l’attendait. Il articulait difficilement, cependant son regard était toujours aussi vif. Il travaillait sur son ordinateur mais le contrôle vocal semblait perdre peu à peu les repères de sa voix, Gaëtan utilisait alors un long crayon qu’il manipulait de sa bouche au clavier. Tout ce matériel ultra perfectionné avait coûté excessivement cher. Gaëtan en valait la peine. C’était un génie de l’informatique.

-Suis content que tu sois là, dit le jeune homme.

-Je suis navré… j’ai eu si peu de temps… en fait…

-Toujours dans tes serrures ? l’interrompit Gaëtan qui semblait ne pas vouloir approfondir l’état d’âme de son père.

-Toujours ! Et j’ai embauché un petit génie tout comme toi, qui a appris tout seul et qui semble en connaître un rayon y compris en électronique. Une fille.

-Sont toujours fiables tes serrures ?

Antoine remarqua la petite lueur dans les yeux de Gaëtan. Il avait installé les serrures électroniques ultra performantes l’an dernier, la maison était sous surveillance informatique et il pouvait tout contrôler de son téléphone mobile. Mais ces derniers jours…

-C’est toi le petit malin qui a déclenché les ouvertures ? Tu as joué au hacker avec mon fichier ?

Gaëtan fit une sorte de grimace en guise de rire. Antoine connaissait bien la mimique et fut d’un coup grandement soulagé.

-Avec la complicité de ta mère ?

Le jeune  homme montra un boitier près de son ordinateur.

-Maman a utilisé ce disque dur. Puisque tu as embauché un génie, il saura tout décrypter. Tes serrures ont des failles et c’était facile d’entrer dans ton fichier. Il faut changer la donne, ton androïd n’a pas les moyens de te protéger. Mais c’est la dernière fois que je te suis utile. Bientôt je serai un légume, c’est pour ça que je voulais te voir et que j’ai fait ce cinéma. Je t’ai envoyé des mails et tu répondais toujours que tu venais… il fallait t’impressionner un peu.

-Tu as réussi… j’ai eu peur. J’ai pensé à un concurrent, j’ai aussi surtout pensé à toi car je te savais capable de trafiquer à distance mes logiciels, tu me l’as prouvé plus d’une fois, sauf que là.. le pyjama, la voiture au garage ! J’ai flippé parce que c’était très intrusif. Je n’aurais jamais pensé à ta mère que je croyais aux Antilles.

-Elle n’est jamais partie aux Antilles ! Maman habite à deux pas d’ici. Elle bosse ici.

-Mais le courrier ?

-Tu ne te souviens pas qu’elle a de la famille là-bas ?

Antoine se sentit très penaud. Les relations avec elle avaient toujours été compliquées. Il avait admis son départ parce que ça l’arrangeait bien. Son rôle de victime l’excédait au plus haut point. Il reconnaissait qu’il n’était guère doué pour la psychologie, il n’avait pas voulu réfléchir sur ce départ bizarre, intuitivement pourtant il savait qu’elle n’aurait jamais abandonné son fils. Pourtant il avait admis facilement ses arguments. Quel manque de lucidité! Quel égoïsme!

-Il faut en finir, papa. Tu dois tenir ta promesse.

Il savait pertinemment ce que voulait son fils, ce fils de 24 ans qui garderait l’esprit vif jusqu’au bout. C’était tellement injuste cette souffrance aiguë de la conscience face à l’impuissance physique, cette immense solitude dans laquelle il allait plonger. Ils en avaient parlé souvent. Il lui avait promis que… entre la promesse et la réalité, comment franchir le pas ?

-Et ta mère ? Elle approuve ?

Gaëtan confirma. Elle serait du voyage avec eux. C’est elle qui avait contacté l’association suisse. C’était prévu pour bientôt. Il le voulait ainsi. Tous les trois ensemble une dernière fois.

Quand il sortit du centre, Antoine s’assit sur le premier banc qu’il trouva. Il serra son pardessus, il serra ses bras sur son pardessus, il serra tout son corps. Il regarda le haut des arbres, le feuillage dansait sous le vent, la lumière d’un soleil un peu pâle traversait cette danse légère. Il avait le cœur brisé. Il ne la vit pas arriver. Elle s’assit près de lui. Excédé, il fit le mouvement de se lever. Elle le retint par le bras.

Ils se regardèrent avec ce chagrin dense de vieux parents désespérés. Il lui prit la main. Le chant d’un pinson, le clapotis du ruisseau, les klaxons au loin, tout devint brumeux, parallèle, inconfortable. Seuls leurs doigts fragiles battaient au rythme d’un effroi infini.