anecdotes du cantou.

Ils ne sont pas malheureux, à eux tous ils forment une nouvelle famille.

Ici, dans le bourg de 6000 habitants, ils se connaissent souvent depuis l’enfance.

Les agents hospitaliers les emmènent une fois par semaine à la piscine et quelquefois au cinéma.

Ils sont au cantou, Alzheimer ou autre dégénérescence due à la vieillesse, les enferme à cet étage afin qu’ils n’aillent pas se promener et disparaître. (ici, on cherche toujours une dame qui est partie au mois de juillet 2018).

Une de mes amies visite sa maman plusieurs fois par semaine, sa maman, on l’appelle Pitchou, à cause de son chat, je le lui avais amené il y a quelques années (jeté par la fenêtre d’une voiture, tout mignon, tout rigolo), son chat c’est son trésor qu’elle réclame, mais elle ne peut pas le faire venir, il y a déjà deux chats, dont l’un l’a adoptée, C’est sa fille qui s’occupe de Pitchou et qui le photographie chaque semaine pour lui donner des nouvelles.

Pour qu’elle ne se trompe pas de chambre, un photo de Pitchou est épinglée sur sa porte, mais une dame voisine qui vient discuter avec la photographie tous les jours a fini par l’emporter avec elle, dans sa poche, la maman de mon amie dit que ce n’est pas grave, il y a pire, l’autre jour tous les pensionnaires avaient mal aux dents car dans la nuit un mauvais plaisantin avait échangé tous les dentiers.

Mon amie me raconte qu’un après-midi elle discutait avec un petit groupe qui semblait très concerné par la conversation lorsque Madame R est arrivée catastrophée car la maîtresse n’était pas là !

-Quoi ? La maîtresse n’est pas là ?

-Mais comment on va faire sans elle ?

Et tout ce monde tout autant catastrophé s’agita en cherchant des solutions.

Finalement David, un agent hospitalier, est arrivé avec sa limonade : « allez on va boire un canon ».

Pour la maman et sa copine boire un canon signifie boire un canon.

Et la limonade s’étant transformée dans leur tête en champagne, toutes les deux ont pris des crises de fou rire.

A vrai dire elles étaient complètement pompettes.

C’est la vie telle qu’elle va dans ce cantou, pas toujours amusante, évidemment… Mon amie préfère retenir les bons moments, pour les autres elle a l’épaule de son frère et Pitchou.

 

J’ai retrouvé les photos de Pitchou à son arrivée:

P'tit mec

P'tit mec

 

PS : Un très bon roman à lire (le livre de poche) : « les oubliés du dimanche » de Valérie Perrin, la narratrice est une aide-soignante aux Hortensias et elle adore les histoires de vie que les pensionnaires lui racontent, surtout celle d’Hélène Hel, et à travers elle, Justine -la narratrice- va cheminer jusqu’à la vérité sur l’accident de ses parents… Récit touchant, poétique, formidablement construit.

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le caillou

 

 

Article écrit pour le dernier recueil des anthologies éphémères VOYAGE.

 

Descendu des sommets alpins, arraché à ma mère rocheuse par le mouvement incessant de la montagne et du torrent de glace, je voyage depuis des millénaires. Aujourd’hui je suis tout usé, tout rond, tout doux au toucher et un jour je deviendrai grain de sable parmi les grains de sable sur une plage de la méditerranée.

A moins qu’un entrepreneur me saisisse dans le lit de la rivière avant que je n’atteigne le Rhône et m’emporte dans sa bétonneuse pour construire un mur de maison où je resterai coincé quelques siècles avant qu’il ne s’écroule et que je rejoigne la glaise.

L’eau m’emportera à nouveau, me nettoiera et je naviguerai plus petit, plus malingre vers cette plage qui m’attend.

Mais ce jour-là, c’est un jeune homme mélancolique qui me ramasse, je l’ai vu jouer avec d’autres galets, les lancer dans la rivière, en trouver d’autres bien affûtés pour qu’ils ricochent. Il me trouve, je suis sur la grève parce que l’été est chaud, l’eau s’est éloignée de ses rives. Je pèse à peine dans sa main, je ne ressemble plus à ce gros bloc de granite auquel j’étais lié et qui se moquait du courant du torrent.

Je vais grâce à lui rejoindre les profondeurs fraîches, m’y cacher tranquillement, et laisser quelques ablettes, tanches et gardons me frôler de leurs écailles qui brillent comme les étoiles de mon ciel d’antan quand j’habitais sur le glacier.

 Il me soupèse de ses yeux tristes, il me tâte, passe le pouce sur mes vieilles rondeurs, trace mes formes sous ses doigts, c’est presque une caresse, presque une douceur si je ne sentais une sorte d’indifférence.

Pourtant un signe fébrile agite sa main, il m’approche de sa bouche. Va-t-il m’avaler ? Il m’approche de son nez et s’étonne de mon odeur insipide, il m’approche de ses yeux, me tourne et me retourne près de ses pupilles. Il me glisse sur le côté de son oreille, me secoue un peu.

Petit caillou, dit-il, de quels voyages viens-tu ? Tu es si vieux et tu es si petit aujourd’hui pourtant je tiens dans ma main une énorme parcelle de l’histoire de la Terre.

Evidemment je ne peux lui répondre, mais je le vois s’asseoir tout à coup apaisé, joyeux, toute tristesse disparaît de ce corps jeune et vigoureux. Il s’assoit à l’ombre de l’aulne sous lequel il m’a trouvé et me garde bien fermé dans sa paume.  Après un long moment de silence, il me pose sur son genou.

Je sens toutes les vibrations de cette énergie humaine, elles me traversent.

Le jeune homme semble méditer, un grand sourire illumine peu à peu son visage. Pourtant je n’ai rien fait qui puisse le transformer ainsi. Que s’est-il passé dans son cerveau d’humain pour que se lève si soudainement de la joie. Je la sens cette joie, et à côté je sens autre chose, comme un remerciement.

A-t-il pris conscience de la grandeur de ce qui l’entoure, de notre lien profond entre lui et moi, entre l’arbre et nous, entre l’eau, l’arbre et nous, entre les insectes qui volent autour de nous et qui sont un peu nous, comme unis dans cet univers ?

Je l’entends remercier. Il remercie pour la beauté du paysage, il remercie pour la quiétude qui l’habite, pour ce caillou qui a vécu tant de chaos avant d’arriver dans sa main, il remercie ce ciel rouge du crépuscule.

Il remercie longuement jusqu’à ses parents, ses proches. Il remercie la vie.

Je ne m’étonne plus de rien, mais il y a là quelque chose de mystérieux qui me dépasse.

Il se lève et m’emporte, je suis glissé dans une poche.

Chez lui, il sort tous les objets qui se bousculaient contre moi, il me pose sur une table.

Depuis ce jour, tous les matins il me remet dans sa poche avec cette joie qui vibre dans sa main, et tous les soirs il me pose sur cette table.

Il m’appelle son caillou de gratitude.

Je n’y suis pour rien, pourtant je me sens fort comme un roc de là-haut, de mes montagnes anciennes.

Hélas, je sais que la vie d’un homme est brève et que je me retrouverai un jour grain de sable, le temps est patient.

Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans le creux de sa main
Et l’éternité dans une heure

William Blake (1757-1827)

le petit homme noir.

Une petite silhouette solitaire va et vient près du bassin, pendant que jouent de grands enfants avec leurs petits bateaux télécommandés, pendant que d’autres courent dans les allées ou se cachent dans les haies bien taillées. Un petit homme maigre parle tout bas au rythme de ses pas, passant devant deux assises qui discutent sur le banc de pierre, passant devant un lecteur concentré tout autant assis sur une chaise de fer.

Les feuilles chantent calmement sous l’air printanier. Il fait encore froid, il serre son grand manteau noir tout contre lui, une écharpe épaisse cache le bas de son menton et une casquette plate lui couvre la tête.

Il va et vient entre les gens, les gosses, les poussettes, indifférent à l’agitation du parc.

Seuls ses pas martèlent une sorte de désarroi ou de tristesse infinie, il marmonne dans la laine de l’écharpe, les yeux baissés sur ses pieds chaussés de bottes lasses qui ont déjà vécu plusieurs hivers.

Il va d’un arbre à l’autre, un marronnier, un chêne, un charme, le parc est riche de ses centenaires qui ont abrité tant d’oiseaux et écouté tant d’amoureux, leurs feuilles toutes neuves racontent le retour de leur sève encore vivace. La petit homme noir attire le regard malgré lui. Comment ne pas remarquer cet aparté sombre qui arpente l’allée près du grand bassin à une heure où tout est joyeux, les rires des enfants, les plaisanteries des adultes, les algarades de quelques adolescents ?

Il y a comme un décalage qui dérange le bonheur du jour.

Le lecteur cesse de lire, les femmes cessent leur discussion, même les deux adultes-enfants cessent de jouer avec leurs manettes, les enfants ne courent plus et les adolescents regardent la silhouette frémir sous les branches.

Il parle de plus en plus vite, de plus en plus loin, de plus en plus fort, puis se tait comme saisi par une certitude. Il va s’asseoir sur un banc au grand soulagement des promeneurs qui reprennent leurs activités et font bruire à nouveau leurs rires, leurs cris, leurs plaisanteries, leurs bavardages. Seul le lecteur à quelques mètres de lui l’écoute. Écoute son silence, écoute ses soupirs, écoute son soliloque.

– Car je savais que je ne serais pas toujours jeune, et que l’été ne dure pas éternellement, ni même l’automne, mon âme bourgeoise me le disait.*

Il répète la même phrase plusieurs fois, une tonalité neutre, très neutre, presque insupportablement neutre. Comme si déjà tout était définitivement joué, que l’espoir n’avait pas de sens.

– Je connaissais mal les femmes, à cette époque. Je les connais toujours mal d’ailleurs. Les hommes aussi. Les animaux aussi. Ce que je connais le moins mal, ce sont mes douleurs.*

Un peu plus de rythme peut-être et toujours cette répétition, lui faut-il se persuader de quoi que ce soit pour répéter les phrases les unes suivant les autres et sans vraiment de cohérence ? Il met parfois son visage dans ses mains comme abruti par un désespoir soudain à moins qu’il ne réfléchisse, à moins qu’il ne se fatigue. Sa voix est rauque, elle vient d’ailleurs, de loin en lui, du fond des tripes, une voix unique, enroué et pourtant si claire. Le lecteur frissonne à chacune de ses respirations. Son livre sur les genoux, il tend le cou vers la gauche, vers le petit homme noir qui parle. Tout semble l’intéresser venant de lui.

Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil, de temps en temps une carte postale, voilà mon sentiment ce soir.*

Il répète encore avec ce son si particulier au charme certain, la phrase revient et revient encore. Le lecteur semble s’épanouir. Le soleil s’efface peu à peu, le froid devient plus vif, mais le petit homme continue et le lecteur écoute passionnément,

– Elle ne semblait ni jeune ni vieille, sa figure était comme suspendue entre la fraîcheur et le flétrissement.*

Il se lève, recommence son va et vient, ramassé sur lui-même, les yeux perdus dans un cheminement inaccessible et sa silhouette occupe tout l’espace entre les arbres et le bassin, entre les bancs et les chaises, l’allée s’emplit de sa présence quasi lumineuse.

Soudain, le petit homme noir respire profondément, l’agitation le quitte tout comme cette incandescence qui l’habitait. Il redevient humain, un homme banal qui se promène dans un parc et qui va tranquillement rentrer chez lui, car le froid s’installe brusquement sur ses épaules.

Sur les épaules du lecteur aussi qui soudain se lève et le suit.

– Monsieur Frey ! Monsieur Frey !

Monsieur Frey se retourne avec un sourire timide.

– Excusez-moi de vous déranger, je vous écoutais… Vous allez jouer « Premier amour » ?

– Oui, à l’Atelier, bientôt.

– Je vous ai écouté, et c’est magique !

– Merci.

– Je suis tout retourné, j’adore ce texte de Beckett, il me ressemble tant.

Monsieur Frey semble ému tout autant, il serre la main du lecteur, le remercie chaleureusement.

– Allons nous réchauffer au café, j’ai besoin d’un bon thé chaud, propose-t-il à ce passionné de Beckett, nous continuerons cette conversation.

C’est ainsi que les deux hommes tournent le dos à la nuit qui s’installe sur le petit parc vide de tous les premiers amours.

*citations du texte « Premier Amour » de Samuel Beckett.

ps: Sami Frey racontait lui-même qu’il s’entraînait au personnage dans un jardin, il s’imprégnait mieux ainsi de ce qu’il pouvait ressentir. j’aurais aimé être ce lecteur… j’ai vu la pièce à Lyon, je l’ai attendu à la sortie, et je l’ai remercié pour sa magnifique interprétation, c’est quelqu’un de simple, de pudique, de timide.

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première neige.

 

C’est la toute première pour elles, elles n’en avaient jamais vu auparavant puisqu’elles sont nées au printemps.
Quand j’ai ouvert le poulailler, elles m’ont suivie comme tous les matins et se sont arrêtées net devant le désastre.

C’est quoi cette histoire ? Qu’ont fait les humains pendant la nuit ? En plus il fait un froid de canard, pensent-elles, en poules habituées à la chaleur qui n’a jamais fait défaut jusqu’au vingt octobre.
C’est quoi ce manteau blanc que les humaines ont posé là pour nous tenir dans le hangar, dans la botte de paille et qu’on n’aille plus taper la porte-fenêtre et réclamer nos vers de farine ! Quelle ignominie ! Et t’as vu comme elles sont habillées ? Ces horribles capuches, ces grosses doudounes sans élégance ! Ces bottes d’éléphant aux pattes ! Nous on a nos plumes de couleur, na !
Qu’est-ce qu’on va faire si on ne peut gratter la terre ?

Oh ! L’humaine prend une pelle, j’ai peur, j’ai peur, vite tout là-haut sur la balle de paille.

Étonnées, peut-être un déstabilisées, sans aucun doute mécontentes.

Joëlle leur a fait une trace afin qu’elles puissent gratter un peu.
J’ai apporté les vers de farine sur lesquels elles se sont précipitées avec gourmandise.
Nous sommes montées au hangar plusieurs fois, vérifier que tout allait bien. Tout allait bien, sauf ma Judith toute emmitouflée dans la paille du poulailler, pas du tout prête à sortir, elle connaît déjà l’hiver, le cinquième pour elle et elle n’a pas du tout envie d’aller gratter quoi que ce soit parce que le froid, la neige, le vent la fragilisent.
Deux jours que ma Judith ne bouge guère, sauf pour l’arrivée des madeleines, le soir, avant de refermer la porte du poulailler.

Par contre Ana fut la première à courageusement affronter la tempête et passer la tête dans la chatière pour nous prévenir qu’elle aimerait bien qu’on s’occupe un peu de son gosier.
Aujourd’hui, Maggie l’a suivie. Elles sont restées une grande partie de l’après- midi sur la terrasse, perchées sur le tas de bois. Elles papotaient au soleil, car le soleil a daigné nous rendre visite.

Maintenant, il y en a une particulièrement heureuse de retrouver la neige : c’est Gaïa. Et ce matin, en balade, elle n’a cessé de courir pendant que j’évitais les branches lourdes de neige collante et parfois prêtes à casser.

Seuls les chats ne sont guère dérangés, ils se prélassent comme si l’hiver ne les concernait pas.

 

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ps: Dans le Puy de Dôme, ça va à peu près, beaucoup de branches cassées sur les routes, des coupures d’électricité, pas d’internet (par intermittence seulement), rien de méchant par rapport à certains départements sinistrés comme l’Aude tout récemment.

Gourmandises.

Elles aiment ça!

Tellement!

Tous les matins, c’est Ana qui court la première jusqu’à la porte fenêtre. Elle est coquine, elle sait que Maggie est en train de pondre et que ma vieille Judith est beaucoup trop lente pour arriver à temps.

Parfois même elle arrive avant moi et si je lui ferme la porte au nez comme l’autre jour, elle soulève ses ailes et s’accroche à la croisée: « Comment ça? Où sont-ils mes vers de farine? Où sont mes insectes séchés? Dépêche-toi! »

Comment ne pas craquer devant une demande si impérative ?

 

Mais le soir, c’est une autre histoire.

Elles attendent toutes les trois le repas du soir… euh! pas le repas, les gourmandises.

Judith est une fan incontestée des madeleines. Irrésistibles madeleines, je ne me souviens pas par quel hasard elle en a goûté une pour la première fois, incontestablement elle l’a dévorée avec délectation, et depuis tous les soirs elle en croque une (croquer façon de parler car elle prend son temps pour déguster).

Ana aussi. Mais Ana adore aussi le raisin. Maggie plus méfiante se tient un peu à distance puis curieuse, puis gourmande demande sa part. Entre la madeleine et le raisin, Ana n’hésite pas, les deux mon capitaine, les deux.

 

Jack, mon pot de colle.

Nounou un jour, nounou toujours.

Avec ma petite fille parfois, et surtout avec Jack, depuis qu’il est petit, je le prends de temps à autre, parce que…

Comme je suis en villégiature dans la vallée du Rhône, il ne me quitte pas d’une patte, il connaît moins bien que ma Matheysine à chemins et à lacs.

Mais ce matin, j’ai eu un peu peur, un peu beaucoup, terriblement.

Mon beau-frère est venu changer ma roue de voiture.

Eh! oui, j’avais crevé le pneu tout neuf… c’est la première fois que je crève en trente ans! Mauvais pneu, mauvais trottoir, mauvais bus qui prit toute la place sur l’épais ralentisseur.

Bref! Du monde dans le parking clos qui ne fut pas si clos avec les entrées et sorties des véhicules des voisins de mon père.

Bref! Nous étions fort occupés à comprendre comment on récupérait la roue de secours.

De ci, de là, j’entendais les voisins parler à Jack qui s’occupait comme il pouvait.

Il fallait que je prépare aussi le plat de mon père, aller-retour entre la cuisine de l’appartement et ma voiture.

Puis, soudain, tout à coup j’ai repensé à Jack.

Je l’ai appelé, fait le tour de l’appartement, du parc clos… pas de réponse lui qui me suit comme si j’allais disparaître d’une minute à l’autre. Je ne comprenais plus.

Quand je l’appelle, il répond toujours… sauf en cas de femelle incendiante.

Il connaît le chemin qui va jusqu’à la rivière, toute la balade des matins (5kms) et moi qui le cherche et qui appelle.

Pas de Jack!

Quand je suis revenue en nage et désespérée, mon beau-frère riait aux éclats. Il venait de le trouver caché sous mon siège passager.

Place qu’il n’a pas le droit d’occuper bien sûr.

Il était tout penaud et moi toute soulagée.

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Ensuite…

je suis allée siester, avec lui tout près de moi.

 

Et maintenant… waouf! il attend pour une nouvelle randonnée. Plein soleil.

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le petit gars de la gare.

 

Tous les matins, il est assis près de la grande porte d’entrée, tout près du grand courant d’air des passages, des passants, des trains qui freinent.
Quelquefois, un chef de gare lui demande d’aller plus loin. Il se lève, ramasse son maigre bagage et s’éloigne jusqu’au lendemain matin. Parfois c’est le brigadier municipal qui traîne fièrement son arme toute neuve au ceinturon qui le dégage sans ménagement.
De sa fenêtre, elle voit tout.
Il ne demande jamais rien, il n’a pas de gobelet de mendiant. Il est tassé, il n’a pas d’âge ou plutôt on l’imaginerait jeune à cause de ce bonnet large qui tombe dans le cou et cette barbe hirsute et brune.
Il regarde souvent sa fenêtre, elle recule dans l’appartement.
Elle est âgée et ne sort plus guère de son logis. Une voisine lui monte son courrier, une dame lui fait ses courses. Quand elle ne regarde pas la télé, elle regarde par la fenêtre.
Un jour on a sonné à sa porte, puis tapoté. Ce n’était pas le code connu par ceux qui viennent. On sonne deux fois, on tape trois coups.
Elle a eu peur.
On disait quelque chose de l’autre côté, mais elle entend mal.
Elle a appelé Gérard, le brigadier. Il est venu mais l’importun était parti.
Depuis, en face de chez elle, ce petit gars regarde sa fenêtre. Elle l’observe derrière son rideau, il semble perdu, petit, ramassé comme un sac poubelle. Elle le plaint mais il l’effraie.
Ce matin, le camion du secours populaire s’arrête. C’est la première fois qu’elle le voit par ici, on a dû leur signaler la présence du petit gars. Un homme descend.
Elle regarde la scène.

C’est le camion douche, elle a vu un reportage à la télévision sur ces bénévoles qui arpentent les rues pour aider les SDF.
Avant d’entrer dans le camion, il lève la tête vers elle, elle recule brusquement.

Ce regard.
Elle a croisé son regard.
Son regard vert, ses yeux larges en amande, ses sourcils épais et ce pli sombre entre les deux.
Son cœur bat la chamade.
Serait-ce possible ?

Elle claudique jusqu’au salon. Elle saisit sur le buffet une photographie de son fils qui porte dans ses bras son bébé-fils qui vient de naître. Ses yeux. Les mêmes. Elle caresse le visage encadré, son grand garçon, tout juste père, disparu sous l’ivresse d’un poids-lourd.
Et la mère est partie avec le bébé dans les îles, si loin. Elle lui envoyait parfois quelques photos du petit. Elle répondait par une carte un peu sèche.
Depuis une dizaine d’années elle n’avait plus rien reçu, le silence.
Elle n’a pas cherché à savoir, elle lui en voulait encore de ce départ, de l’avoir brutalement séparée de ce petit bout de la chair de sa chair, de l’avoir abandonnée dans cet infini chagrin.

Il aurait quel âge le petit ?
Trente ans ?
Elle s’était dit que s’il voulait la joindre, il savait où elle était depuis toujours. Elle résiste à cause de lui, pas d’EHPAD, pas d’hôpital, toujours chez elle, organisée au mieux.
Serait-ce possible ?

Elle se rapproche de la fenêtre, il est peut-être parti déjà.
Elle ouvre grand la baie vitrée et attend.
Le téléphone sonne, elle hausse les épaules, plus tard, ils rappelleront plus tard, et puis jamais personne ne l’appelle à part les marchands de véranda ou de cuisine. Elle décroche toujours, ils lui font passer le temps avec leurs questions auxquelles elle répond par des menteries, cela ne coûte rien et c’est si amusant.
La sonnerie insiste puis se tait.

Il n’est pas ressorti. Le camion est parti.
Il n’est plus là.
Elle ferme la fenêtre, elle semble tout à coup épuisée.

Demain, peut-être demain sera-t-il là ?
Mais demain, sera-t-elle là ? Elle a ce cœur qui cogne si vite.

Elle sort le gros bottin et cherche le numéro du secours populaire. Elle appelle, mais il n’y a plus d’abonné au numéro demandé. Il faut dire que son bottin a de l’âge, depuis le temps qu’on ne leur en distribue plus. Elle sonne chez sa voisine de palier, absente, évidemment.
Elle appelle Gérard, celui-là il répond toujours, c’est un copain d’enfance de son fils. Heureusement qu’il est là pour la soutenir.
Il lui dit que c’est impossible, il a vérifié les papiers, il s’appelle Brandini, Hugo Brandini. Il a fait des recherches, il n’a pas de fichier, alors il l’a laissé courir.
– Brandini ! Alors c’est lui ! C’est le nom de sa mère. Mon fils n’a pas eu le temps de le reconnaître, souviens-toi, lui dit-elle.
Il lui promet de faire son enquête. Maintenant elle doit se calmer, se reposer.

Se reposer !
Elle va mourir sans l’avoir revu. Ce nourrisson entre ses larmes d’antan. Les yeux ! Les yeux de son fils adoré. Gérard doit le retrouver avant. Ciel ! Son cœur… où sont les pilules d’urgence ?
Elle appuie sur le bouton de l’alarme, elle a besoin d’aide, vite. On lui demande si elle est tombée ? Elle crie qu’elle fait un malaise, qu’ils se dépêchent. On insiste sur le fait qu’on ne se déplace qu’en cas de chute. Dépêchez-vous, se plaint-elle, un médecin, dépêchez-vous… à l’autre bout le « on » sceptique lui pose encore des questions mais n’obtient plus de réponse.

Elle n’est pas dans le coma. Les blouses blanches le supposent. Elle se repose calmement. Elle ne peut pas parler, mais elle entend. Elle les entend tous. Gérard est passé, il a retrouvé le petit gars de la gare. Si elle veut, il peut venir. Elle bouge les doigts en cas d’acquiescement, mais elle ne sait pas s’il comprend.

Il vient, il est là.
Elle ne le voit pas, elle sait qu’il est là. Il lui parle de l’île, de sa mère qui s’est éteinte d’un cancer il y a onze ans, de son errance à travers le monde avant de revenir vers la tombe de ce père absent. Une carte postale avec son adresse héritée des papiers de sa mère lui a permis de la retrouver, il ne savait même pas si elle était encore vivante. Il voudrait tant qu’elle lui parle de ce père. Il a besoin d’elle pour poursuivre son chemin, pour ne plus être amputé de sa part paternelle.
Elle doit ouvrir les yeux, il le faut. Les paupières résistent, c’est à cause de ces médicaments mais elles vont obéir, elles finiront par obéir, elle doit le voir.
Sa lutte n’est pas vaine.
Les yeux verts en amande la scrutent.
– Vous êtes enfin là.
Elle soupire et sourit.
– Toi aussi, enfin là.