le petit gars de la gare.

 

Tous les matins, il est assis près de la grande porte d’entrée, tout près du grand courant d’air des passages, des passants, des trains qui freinent.
Quelquefois, un chef de gare lui demande d’aller plus loin. Il se lève, ramasse son maigre bagage et s’éloigne jusqu’au lendemain matin. Parfois c’est le brigadier municipal qui traîne fièrement son arme toute neuve au ceinturon qui le dégage sans ménagement.
De sa fenêtre, elle voit tout.
Il ne demande jamais rien, il n’a pas de gobelet de mendiant. Il est tassé, il n’a pas d’âge ou plutôt on l’imaginerait jeune à cause de ce bonnet large qui tombe dans le cou et cette barbe hirsute et brune.
Il regarde souvent sa fenêtre, elle recule dans l’appartement.
Elle est âgée et ne sort plus guère de son logis. Une voisine lui monte son courrier, une dame lui fait ses courses. Quand elle ne regarde pas la télé, elle regarde par la fenêtre.
Un jour on a sonné à sa porte, puis tapoté. Ce n’était pas le code connu par ceux qui viennent. On sonne deux fois, on tape trois coups.
Elle a eu peur.
On disait quelque chose de l’autre côté, mais elle entend mal.
Elle a appelé Gérard, le brigadier. Il est venu mais l’importun était parti.
Depuis, en face de chez elle, ce petit gars regarde sa fenêtre. Elle l’observe derrière son rideau, il semble perdu, petit, ramassé comme un sac poubelle. Elle le plaint mais il l’effraie.
Ce matin, le camion du secours populaire s’arrête. C’est la première fois qu’elle le voit par ici, on a dû leur signaler la présence du petit gars. Un homme descend.
Elle regarde la scène.

C’est le camion douche, elle a vu un reportage à la télévision sur ces bénévoles qui arpentent les rues pour aider les SDF.
Avant d’entrer dans le camion, il lève la tête vers elle, elle recule brusquement.

Ce regard.
Elle a croisé son regard.
Son regard vert, ses yeux larges en amande, ses sourcils épais et ce pli sombre entre les deux.
Son cœur bat la chamade.
Serait-ce possible ?

Elle claudique jusqu’au salon. Elle saisit sur le buffet une photographie de son fils qui porte dans ses bras son bébé-fils qui vient de naître. Ses yeux. Les mêmes. Elle caresse le visage encadré, son grand garçon, tout juste père, disparu sous l’ivresse d’un poids-lourd.
Et la mère est partie avec le bébé dans les îles, si loin. Elle lui envoyait parfois quelques photos du petit. Elle répondait par une carte un peu sèche.
Depuis une dizaine d’années elle n’avait plus rien reçu, le silence.
Elle n’a pas cherché à savoir, elle lui en voulait encore de ce départ, de l’avoir brutalement séparée de ce petit bout de la chair de sa chair, de l’avoir abandonnée dans cet infini chagrin.

Il aurait quel âge le petit ?
Trente ans ?
Elle s’était dit que s’il voulait la joindre, il savait où elle était depuis toujours. Elle résiste à cause de lui, pas d’EHPAD, pas d’hôpital, toujours chez elle, organisée au mieux.
Serait-ce possible ?

Elle se rapproche de la fenêtre, il est peut-être parti déjà.
Elle ouvre grand la baie vitrée et attend.
Le téléphone sonne, elle hausse les épaules, plus tard, ils rappelleront plus tard, et puis jamais personne ne l’appelle à part les marchands de véranda ou de cuisine. Elle décroche toujours, ils lui font passer le temps avec leurs questions auxquelles elle répond par des menteries, cela ne coûte rien et c’est si amusant.
La sonnerie insiste puis se tait.

Il n’est pas ressorti. Le camion est parti.
Il n’est plus là.
Elle ferme la fenêtre, elle semble tout à coup épuisée.

Demain, peut-être demain sera-t-il là ?
Mais demain, sera-t-elle là ? Elle a ce cœur qui cogne si vite.

Elle sort le gros bottin et cherche le numéro du secours populaire. Elle appelle, mais il n’y a plus d’abonné au numéro demandé. Il faut dire que son bottin a de l’âge, depuis le temps qu’on ne leur en distribue plus. Elle sonne chez sa voisine de palier, absente, évidemment.
Elle appelle Gérard, celui-là il répond toujours, c’est un copain d’enfance de son fils. Heureusement qu’il est là pour la soutenir.
Il lui dit que c’est impossible, il a vérifié les papiers, il s’appelle Brandini, Hugo Brandini. Il a fait des recherches, il n’a pas de fichier, alors il l’a laissé courir.
– Brandini ! Alors c’est lui ! C’est le nom de sa mère. Mon fils n’a pas eu le temps de le reconnaître, souviens-toi, lui dit-elle.
Il lui promet de faire son enquête. Maintenant elle doit se calmer, se reposer.

Se reposer !
Elle va mourir sans l’avoir revu. Ce nourrisson entre ses larmes d’antan. Les yeux ! Les yeux de son fils adoré. Gérard doit le retrouver avant. Ciel ! Son cœur… où sont les pilules d’urgence ?
Elle appuie sur le bouton de l’alarme, elle a besoin d’aide, vite. On lui demande si elle est tombée ? Elle crie qu’elle fait un malaise, qu’ils se dépêchent. On insiste sur le fait qu’on ne se déplace qu’en cas de chute. Dépêchez-vous, se plaint-elle, un médecin, dépêchez-vous… à l’autre bout le « on » sceptique lui pose encore des questions mais n’obtient plus de réponse.

Elle n’est pas dans le coma. Les blouses blanches le supposent. Elle se repose calmement. Elle ne peut pas parler, mais elle entend. Elle les entend tous. Gérard est passé, il a retrouvé le petit gars de la gare. Si elle veut, il peut venir. Elle bouge les doigts en cas d’acquiescement, mais elle ne sait pas s’il comprend.

Il vient, il est là.
Elle ne le voit pas, elle sait qu’il est là. Il lui parle de l’île, de sa mère qui s’est éteinte d’un cancer il y a onze ans, de son errance à travers le monde avant de revenir vers la tombe de ce père absent. Une carte postale avec son adresse héritée des papiers de sa mère lui a permis de la retrouver, il ne savait même pas si elle était encore vivante. Il voudrait tant qu’elle lui parle de ce père. Il a besoin d’elle pour poursuivre son chemin, pour ne plus être amputé de sa part paternelle.
Elle doit ouvrir les yeux, il le faut. Les paupières résistent, c’est à cause de ces médicaments mais elles vont obéir, elles finiront par obéir, elle doit le voir.
Sa lutte n’est pas vaine.
Les yeux verts en amande la scrutent.
– Vous êtes enfin là.
Elle soupire et sourit.
– Toi aussi, enfin là.

 

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la lune glisse.

 

La lune glisse et papa meurt.

Tout à l’heure il m’a dit «ouvre la fenêtre». Je lui réponds qu’il fait froid, maman va râler. Il a répété: « ouvre la fenêtre Norbert ». Quand il m’appelle Norbert c’est fâcheux, je suis Nono, son Nono. Alors j’obéis. Il me dit : «va dehors, couvre-toi, regarde la lune glisser, elle est toute pleine et belle, mets la musique que j’entende». Il le dit avec sa voix éraillée, celle qui l’a rendu malade, c’est par la voix qu’il meurt.
Je me balance dans le hamac et regarde la lune. Depuis tout petit papa me hisse avec lui dans le hamac, et on se balance en écoutant du rock, il adore « just a gigolo ». Je l’ai mis à fond pour qu’il écoute. On se balance et la lune glisse entre les branches et si la lune n’est pas là, les étoiles dansent, et si les nuages m’empêchent de les voir, je sais qu’elles dansent quand même.
J’ai dix ans, on a refermé la tombe. Ma sœur pleure. Elle a vingt ans. Maman pleure aussi. Pas moi. Je m’assois près du trou où on a glissé papa dans une caisse en bois. Pendant que les tontons, tatas, cousins embrassent Maman et Marianne j’écoute «just a gigolo» dans mon casque. Papa m’a dit que tant que la lune glisse et les étoiles dansent, je serai heureux.

C’est hier, j’ai grandi sans papa.

Maman m’a mis à l’école, mais des Autres me blessent, sauf Lise. Lise a une grande tresse que des Autres tirent pour l’embêter mais elle se plaint pas, elle gronde seulement quand des Autres me font mal, elle va voir la maîtresse. Et puis je suis parti dans un centre avec des Autres un peu mal fichus comme moi. C’est loin de la maison, maman peut pas me garder, elle doit travailler pour payer les factures. C’est là que j’apprends à pleurer parce que je peux plus sortir les nuits dormir dans le hamac et regarder la lune glisser. Les portes sont fermées et les fenêtres aussi avec des barreaux.
C’est hier et j’ai appris un métier dans le centre pour emballer des objets et je pleure toutes les nuits sauf quand maman vient me chercher pour les vacances.

Maman vieillit, elle va plus à son travail à la poste, elle veut bien que je reste avec elle.
Je pleure plus du tout, je vais toutes les nuits dans le hamac, sauf quand il pleut ou que le ciel a son manteau de brume.

Depuis hier, maman perd un peu la tête, elle est sortie et a disparu. Ma sœur vient et dit que ça peut pas durer! On a retrouvé maman, elle est revenue toute seule, on sait pas où elle était, elle a dit : «je me suis perdue». Marianne veut bien s’installer quelques jours pendant ses vacances, elle cherche une personne pour nous garder tout le temps. Elle trouve une dame mais quand la dame me voit, elle s’en va. Elle dit : «c’est trop dur avec les deux».

Je me réfugie dans le hamac parce que maman oublie que je suis là. Elle me regarde et dit: «qui tu es, toi ?». C’est comme une boule qui tangue dans mon ventre quand elle regarde dans le vide. Marianne a décidé de l’envoyer dans un hôpital exprès pour elle, elle dit que c’est mieux pour moi. Mais moi, je sais que je peux pas rester tout seul sur mon hamac et Marianne m’a regardé : «Nono, il va falloir retourner au centre». Alors je crie que je veux pas. J’ai vu qu’elle soupire très fort. On a emmené maman, c’est loin. On l’a laissée dans une chambre bleue et comme elle a compris qu’on la laisse, j’ai vu des larmes dans ses yeux et j’ai vu qu’elle me reconnaît. J’ai dit : «on la laisse pas là». Marianne m’a pris la main et on est sorti. Marianne a vieilli aussi, elle va bientôt prendre sa retraite, elle en parle tout le temps. Elle me regarde et elle soupire. Elle rêve de voyages avec son mari maintenant que ses enfants sont grands.

C’est hier, j’ai dit que je veux rester dans mon hamac sinon je suis pas heureux et papa m’a dit que tant que je vois la lune glisser je serai heureux. Marianne hausse les épaules. Elle dit qu’elle peut pas me garder avec elle, seulement pour des vacances et que la maison est vendue. Elle dit qu’elle a trouvé un centre, que je serai pas enfermé et qu’il y a des arbres et qu’on va installer mon hamac, j’aurai le droit de sortir la nuit si je fais pas de bêtises.

C’est hier que je suis venu.
J’ai rencontré Macha, elle est toute ronde et blonde comme la lune, elle est là depuis très longtemps, elle m’a adopté, alors je lui ai proposé de venir la nuit dans le hamac pour regarder la lune et les étoiles.
Elle n’a pas dit non mais le hamac est pas encore là. J’arrête pas de le réclamer, il y a deux grands arbres, on m’a promis.

Ils ont installé mon hamac, mais depuis il pleut tous les jours et j’ai peur que les étoiles ne dansent plus.

 

 

 

 

Ana, la poule coureuse.

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Elle est jeunette, pas tout à fait une année de vie.

Quand elle est arrivée avec Maggie, toutes deux, peureuses, ont mis du temps à sortir du poulailler.
Aujourd’hui la peur a disparu laissant place à une proximité parfois envahissante car elles  sont souvent dans nos pattes à quémander des friandises.
Les friandises sont dans une boîte fermée, ce sont des vers de farine séchés.

Maggie pond quand j’ouvre la porte.

Ana en profite pour descendre jusqu’à la maison à toute vitesse. Elle me double et m’attend devant la porte de la maison. Elle sait qu’elle sera tranquille un moment, que Maggie ne la chassera pas du bec si elle mange le petit plat de pâtes préparé pour elles, et me regardera avec insistance, me suivra dans la maison, là-haut la boîte à vers est à portée de ma main.
Je ne résiste pas souvent à lui en offrir quelques-uns.

Je les observe toutes les deux, la grosse Judith s’invite aussi, mais plus nonchalamment. Maggie est une vorace, elle quémande sans arrêt, alors Ana a une tactique pour la semer.
Elle s’éloigne lentement en picorant pendant que Maggie a le dos tourné, et dès qu’elle est assez loin, elle court toutes ailes déployées vers l’autre porte, celle des vers magiques. On ne sait jamais!

Maggie se sent bientôt toute seule, elle observe : est-ce que l’adulte a bougé ? Si l’adulte a bougé, elle le suit, s’il ne bouge pas, elle reste tranquillement dans son entourage. On ne sait jamais!

De l’autre côté Ana a sûrement eu son content (il y a des adultes partout), et s’encanaille dans le joli massif de fleurs dès que l’adulte a tourné le dos, car le massif est le grand interdit. Sauf qu’elles n’en font qu’à leur bec.

Maggie arrive, elle cherche le pot à friandises et se met à table, attendant qu’on la serve. Non mais!

 

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le fauteuil.

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Ce fauteuil, elle l’avait récupéré chez sa mère qui le tenait de ses parents. Un fauteuil usé jusqu’au bois, mais il était encore utilisable. Elle avait bien pensé à le faire réparer par un tapissier de son ancien quartier, elle avait reculé parce que c’était lui ôter les saveurs de son grand-père, ses odeurs de tabac, de journaux, de terre aussi quand il revenait tout crotteux de son potager.
Il resterait là, près de la fenêtre, elle s’y assoit souvent, elle y lit parfois et surtout elle profite du soleil quand il veut bien se montrer entre deux averses bretonnes. A vrai dire, il est plutôt encombrant dans ce petit deux pièces où elle vient d’aménager, une maison pour séniors, sécurisée par un personnel présent qui vient la voir, qui l’emmène à la cantine ou aux ateliers ou aux films apportés par un cinéma ambulant.
Quel ennui cependant de ne voir que des vieux ! Chez elle, il y avait les voisins, les enfants des voisins, le bruit de la ville, la vie en somme.
Elle sait bien que son autonomie se réduit, mais quand même !
Elle a cédé à son fils, elle comprend son inquiétude, il vit à deux heures de trajet. Quant à sa belle-fille, elle n’a jamais envisagé d’aller vivre chez elle et déranger ses habitudes. Non qu’elle ne s’entende pas avec elle, mais pour avoir soigné jusqu’au bout sa propre belle-mère, elle en connaît trop les contraintes pour l’imposer à qui que ce soit.

Elle s’assoit dans ce vieux fauteuil d’antan, elle aime à se glisser dans les souvenirs de son enfance sacrée. Sacrée parce qu’ils l’ont élevée jusqu’à l’âge de la pension. La liberté là-bas. Les poules, les oies, les canards, les chiens et les chats, tout ce petit monde ensemble dans l’immense cour de terre et d’herbes. Et la grand-mère jamais inquiète pour elle, elle pouvait partir sur son vélo dans le village, retrouver les enfants de son âge, jouer aux indiens, aux billes, au ballon, grimper dans les arbres et nager dans l’océan. Il fallait juste revenir aux heures des repas.
Le grand-père faisait tous les jours les mots croisés de son journal. Il revenait du travail, déjeunait, et s’asseyait. Quelquefois il demandait si nous avions une idée pour une définition, le crayon suspendu, bloqué par un mot qui lui échappait.
Elle se souvient d’un jour où ravi, il posa le journal en le claquant sur la table. «Plante des pieds», avait-il dit joyeux, «plante des pieds»! «Catherine, tu ne devineras jamais!». Et il attendait une réponse qui ne viendrait pas, car la grand-mère était totalement hermétique à ces jeux de mots, elle leur préférait les jeux de cartes.

Elle rêvait à ce jardinier qui plantait des pieds quand elle entendit le petit sifflement de sa tablette. Elle se leva précipitamment comme si elle avait encore vingt ans et se rassit lourdement avant de se reprendre et saisir sa canne à trois pieds.
Aurélien l’appelait de l’autre bout du monde, il ne fallait pas rater son petit fils chéri.
Elle arriva à répondre car il insistait toujours, il connaissait sa lenteur.
La tablette, c’était un cadeau pour son départ. Il lui avait appris patiemment à s’en servir. Il allait partir sur son voilier, un tour du monde, pendant longtemps pas un tour du monde en quatre vingts jours et même tellement moins depuis peu.
Sur l’écran il a une barbe de plusieurs semaines, il a maigri.
Il est sur son bateau, il appelle quand il a du réseau et il connaît le décalage horaire. Il fait nuit sur sa mer. Ici il fait jour.
Il demande si elle est sortie un peu. Si elle est retournée à Douarnenez, et pourquoi elle ne commanderait pas un taxi, ce n’est pas loin de son centre. Aller voir la mer, c’est une si bonne idée pour être un peu avec lui. Elle va y réfléchir ou elle demandera à son père qu’il l’emmène dès qu’il fera un peu plus chaud. Il est en Nouvelle Calédonie. Il faudra qu’elle regarde sur la carte. C’est splendide, dit-il, et il va rester encore quelques mois avant d’aller sur la Nouvelle Zélande.
Après les effusions d’usage, la conversation s’arrête, l’image se fixe sur lui. Elle reste à regarder cet enfant désormais trentenaire qui a choisi le grand large plutôt que le stress d’une vie sur terre. Il trouve toujours de petits jobs pour continuer son voyage, mais il a maigri. Il ne doit pas manger tous les jours ce garnement. Elle suppose qu’il a appelé son père et ses demi-sœurs. Les petites viennent la voir de temps à autre, mais elle n’a pas la même relation avec elles, Aurélien c’est le premier, c’est l’enfant d’un divorce, elle s’en est beaucoup occupé. Sa mère le lui confiait volontiers, et puis elle est morte et Aurélien est venu plus souvent encore.

Elle retourne près de la fenêtre, il fait beau, le vent s’amuse avec les rideaux.
Il fait beau, et elle est fatiguée.
Son Renan est parti depuis si longtemps. Une tempête et son chalutier n’est pas revenu. Il n’a même pas une tombe sur laquelle elle aurait pu poser sa peine en bouquets d’hortensias, il les aimait tant qu’il en avait plantés partout dans le jardin, de toutes les couleurs. Elle avait trouvé un travail, elle avait vendu la maison pour payer les dettes et son fils avait grandi dans la tristesse de ce deuil.

Elle aimerait bien partir en mer, une dernière fois, la toute dernière. Aurélien a raison, elle prendrait ce taxi, elle prendrait ce bateau à touristes qui l’emmènerait admirer les dentelles des côtes.

Une dernière fois regarder la mer, la sentir sous les pieds, humer le vent et l’eau et le sel qui lui piquerait la peau.

Elle rejoint le fauteuil du grand-père, le rideau vole jusqu’à ses jambes lourdes, un livre est posé sur le rebord de la fenêtre et les pages font les folles sous la caresse du vent. Le soleil est chaud ce matin, le printemps s’annonce précoce. A l’autre bout du monde, elle ne sait si son petit-fils a chaud, il faut vraiment qu’elle regarde sous quel climat il navigue, elle a toujours un peu peur pour lui, elle pense à Renan, la tempête.

Elle s’assoit, la fatigue l’assoupit.

 

reflets.

Il y a des heures comme ça où soudain la nue se dédouble. A moins que ce ne soit l’eau qui réponde au ciel, à moins que la nue et l’eau ne soient qu’une dans l’infini des possibles.

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Il y a l’heure qui passe en noir et blanc. Une heure calme, hors du temps où tout se tait. Un silence en reflets, le ciel se glisse dans l’onde émue.

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Il y a la minute espiègle où le bleu joue et sourit content de ses effets fanfreluches, il s’endentelle joyeux et démaille le gris.

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le jour parapluie.

Ce jour-là j’allais à Lyon à la rencontre de Quichottine et Pastelle.

Ce jour-là quand je me suis garée pour aller prendre mon train il pleuvait à verse.

J’ai toujours un parapluie dans la voiture même si je déteste les parapluies même si je ne m’en sers jamais car la capuche suffit.

Ce jour-là entre ma voiture et le quai il fallait choisir d’être arrosée y compris avec la capuche ou être un peu protégée par le fabuleux parapluie offert par ma sœur qui s’ouvre à l’inverse d’un parapluie normal, ce qui fait que lorsque vous sortez du véhicule ou que vous y entrez plus de problème d’accrochage entre les baleines et la portière comme dans la pub mais dans la pub c’est toujours plus facile.

 

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Et j’ai téléphoné à Quichottine bien installée dans son TGV, elle n’avait pas de parapluie, la capuche suffit me dit-elle… Alors je prends le mien répondis-je, si on voulait un peu se baguenauder dans les rues lyonnaises ce serait peut-être utile.

A contre-cœur je l’ai emporté et imaginez combien j’ai horreur d’être encombrée, d’autant qu’il n’entrait pas dans mon petit sac à dos, étanche le sac à dos. Et quand je me promène sous la pluie je prends une cape de pluie, rouge la cape pendant la saison de la chasse  (quoique entre les chasseurs daltoniens, les astigmates, les alcooliques, les trophéistes et les avides du sang des  bêtes, je ne me sens jamais tout à fait tranquille).

Revenons à cet encombrant qui m’encombra jusqu’au retour car à Lyon, la capuche de Quichottine et ma capuche suffirent aux quelques gouttes de pluie qui ne nous gênèrent absolument pas.

De marche en marche il claquait sur le côté, de rue en rue je le balançais d’une main à l’autre, jamais content de ne pas servir.

Au restaurant, il ne fallut pas l’oublier tout couché par terre à mes pieds, dans la voiture de Pastelle, il ne fallut pas l’oublier, dans la grande salle de Rockeffeler où se tenait la réunion de l’association Rêves, il ne fallut pas l’oublier, ni dans le métro, ni dans le train du retour.

Il retrouva enfin la place de laquelle il n’aurait pas dû bouger, il y est toujours.

Et le pire, c’est que j’aurais pu m’en servir d’ombrelle, il faisait beau cet après-midi là, très beau.

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la répétition.

2018 est là, si vite, si vite… et  je vous souhaite tout le meilleur pour les 364 jours qui suivent, juste le meilleur.

Comme je suis d’une vague fainéantise en ces temps frileux et que j’ai retrouvé ce texte inspiré d’une expérience théâtrale, je vous offre ce méli-mélo d’une répétition tout à fait ordinaire.

 

 

 

– Si j’accepte, à contrecœur, d’être le chœur antique de ce conte, c’est à moi de décider où il commence.
– Non, non ! non ! dit Mick, mets-y plus de cœur Kid.
– Comment ça puisque c’est à contrecœur ?
Et les petits rires s’engouffrèrent sur la scène. Kid était un spécialiste des petites phrases amusantes qui savaient détendre l’atmosphère. C’est vrai qu’il n’avait pas mis le ton, mais il avait des excuses. Ils étaient tous exténués par leur matinée de répétition. Le metteur en scène ne l’entendit pas de cette oreille.
– S’il te plaît, Kid, gonfle ta voix, tu es agacé, songes-y, et sois plus souple, on dirait un fromage moisi posé sur la scène.
– Moisi, moisi, t’y vas fort ! T’as vu comme je suis engoncé dans ce costume de carton-pâte? Moi-z-y peux rien si je peux pas bouger à l’aise.
– Bon, on va appeler Marine, elle trouvera bien une solution. Qui l’appelle ?
– J’y vais chef !
– Merci Camille.
– Peuh ! Elle va en profiter pour aller fumer ! Pendant que nous on n’a même pas une pause, rouspéta une des actrices toute vêtue de blanc. Bon ! On fait quoi, là ? On continue ou on attend que le fromage s’assèche ?
– On continue, dit Mick, on continue! On n’est pas prêt les enfants ! Pas prêt du tout. Où est Daria?
– Là ! J’ai faim, j’ai très faim. On pourrait pas s’arrêter ?
– Encore une demi-heure, Daria et promis on mange…. Julie, tu t’avances, on va régler la lumière. Val t’envoie la couleur.
Et la jeune femme tout en blanc devint violette.
– Non! Pas le violet.
– Le violet c’est plus religieux ; C’est la Pythie, pas vrai ?
– Je veux du mauve, c’est plus doux !
– Du mauve ? Comme ça ?
– Oh ! le beau rose ! rit la jeune Fabienne.
– Ne me mets pas du rose s’il te plaît Val, sinon j’explose.
– Ok ! Ok ! Ma douce !
La Jeune Daria réclama un petit quelque chose, son ventre gargouillait, il lui fallait manger sinon elle ne répondait plus de rien.
– Deux minutes. Tu te tiens dans l’ombre de la Pythie, tu n’avances pas dans sa lumière. Tu n’es que le spectre d’Iphigénie.
– Alors on va jamais me voir !
– Tu es l’ombre ! La pensée de ta mère Clytemnestre qui veut te venger. Tu restes à l’orée de la Pythie.
– C’est gai ! On me verra même pas.
– Bon Julie, je t’écoute, Clara tu avances vers elle en même temps.
Et la scène s’enveloppa de mystère, pendant que la Pythie-Julie écartait les bras vers le ciel, qu’Iphigénie-Daria à la limite de l’auréole mauve dansait doucement sur deux pieds et se tenait le ventre (elle avait faim), Clytemnestre-Clara auréolée d’une faible lumière blanche avançait sur le bord de la scène.
– C’est un jour pareil à tous ceux qui se sont succédé durant les 9 ans ayant suivi ma résurrection, et j’implore les Dieux d’Olympie, merde ! Je me trompe toujours ! De l’Olympe !
– Heureusement que tu n’as qu’une réplique ironisa Clara qui attendait sagement de prendre le relais.
A ce moment arrivèrent Marine et Camille chargées de grands plateaux bourrés de sandwiches et de boissons variés. Elles furent accueillies avec des cris de joie, même Anaïs lâcha son bouquin pour rejoindre le groupe sur scène et manger un morceau. Mick se frottait les yeux de découragement. Puis descendit les quelques marches et s’assit dans le cercle où on s’amusait ferme en détournant les répliques tragiques. Daniel qui interprétait Agamemnon développait une tirade d’une voix lugubre et amplifiée, insérant « saucisson » « cornichon » « p’tits oignons » en rimes endiablées. Toutes les mimiques de Cassandre-Anaïs prédisaient l’avenir catastrophique de l’après-midi qui s’annonçait mais bien sûr personne ne la crut. Camille la scénographe faisait pourtant grise mine. Elle cherchait une solution à ce rideau rouge qui devait tomber pile poil sur le Chœur après le trépas des amants. Nana, la musicienne, chantonna avec Marine la costumière, un vieux tube de Dave « du côté de chez Swann » détourné par Kid qui ajoutait des hics et des hocs. Daria se taisait ou plutôt mangeait. Mick se taisait ou plutôt réfléchissait. Clara-Clytemnestre et Fabienne-la-pauvre-Electre, se chipotaient trois chips dans le fond d’un sachet. Ambiance détendue après ce matin accablant. Mick demanda à Agamemnon-Daniel de trouver le ton juste pour la réplique impossible du sourire.
– Tu comprends, tu es en mini monologue, ton ironie est féroce.
– Non, je ne comprends pas tout, ce passage n’est pas clair. Je suis pas encore mort, je vais être assassiné dans trois secondes et je le regarde comme si c’était moi qui allais le tuer. Et puis un scholiaste, vraiment est-ce que j’ai une gueule de scholiaste ?
– C’est quoi un scholiaste, demanda Daria, la bouche pleine.
– Un pédant! répondit Kid, enfin un prof de français, ceux qui t’expliquent les textes, tu vois ?
– Ah ! bon ! Et pourquoi ils sont pédants ?
– Mais non, ma fille, Kid raconte n’importe quoi, d’abord ce ne sont pas des profs de français, ce sont des gens qui pour t’aider à comprendre des textes anciens, ajoutent des petites notes en bas, répondit Clara, rouspétant contre Kid et son inculture.
– Donc « Je me rends compte que le sourire dont je le gratifie… » tu es sûr pour gratifie ? parce que ça me paraît un peu hypocrite, dit Daniel.
– Oui, je suis sûr, n’appuie pas sur ce mot, laisse couler, répondit Mick.
– Dont je le gratifie est aussi FÉROCE ?
– Non, cool, n’en rajoute pas, cool. Tu es le plus fort, tu ne sais rien de ce qui t’attend. Orgueilleux comme jamais.
Ainsi Agamemnon-Daniel se leva, s’éloigna du groupe qui s’était calmé et se reposait tranquillement.
Tout à coup, il éleva la voix, elle venait d’un long travail de respiration et la salle s’emplit de sa magie. Tous l’écoutaient avec attention et admiration. Il maîtrisait le phrasé, il maîtrisait le sens, tout coulait normalement quand on entendit un grand crac. Sous le rideau rouge qui venait de tomber sur Daniel le son mesuré de sa voix continuait de soliloquer pendant que les rires accompagnaient sa tirade. On l’entendait sous le velours et on se moquait de son invisible sourire terrifiant, on riait du lettré civilisé empêtré dans le rouge passion, mais imperturbable la voix enflait et continuait inlassablement à répéter :
– Je me rends compte que le sourire dont je le gratifie est aussi féroce que joyeux, un sourire terrifiant, et que je n’ai plus rien de commun avec un scholiaste, un lettré civilisé.