Pour la première fois depuis bien longtemps, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Elle se retira au fond de la cuisine, s’essuya les mains sur le tablier et s’immobilisa. Elle n’ouvrirait pas, ils étaient là, ils étaient partout. Cette vieille sonnette fonctionnait encore malgré les coupures de courant, elle l’avait oubliée, comme elle avait oublié tant de douleurs accumulées. La sonnette insista et une voix d’enfant suppliait. Mais elle resta tapie près de ce mur décrépi, loin de la fenêtre, loin du crépuscule qui blanchissait la forêt. Ils étaient malins, ils utilisaient des petits, ils étaient capables de tout. Elle attendait figée, incapable de bouger.
La sonnette se tut. Le silence. Un silence inquiétant, mais tout était inquiétant aujourd’hui, même les pleurs d’un enfant.
Elle resta longtemps accroupie, trop longtemps, le dos courbé, la tête enfouie dans le tablier. Quand elle comprit que plus rien ne viendrait déranger sa nuit, elle se leva avec lenteur, toute raidie, les cheveux défaits par la panique qu’elle lissa à l’arrière de la nuque pour les tresser.
Cette nuit-là, les vieux rêves bouleversèrent son sommeil, comme autrefois. Elle avait cessé de chercher les siens dans les ruines, elle avait trouvé cette petite ferme dans laquelle gisaient les cadavres d’un vieux couple. Elle les avait enterrés proprement, espérant que quelqu’un quelque part avait fait de même pour ses parents, ses deux enfants et son mari. Les cauchemars la rattrapèrent, elle hurlait souvent sur ce lit de paysans, brûlée par le chagrin et la colère. Cette colère avait tué, tué salement un jeune soldat arrivé ici affamé. Il était pourtant beau et trop jeune pour porter le treillis. Elle avait seulement vu les armes contre sa jambe. Quand il avait défoncé la porte à coups de bottes et d’épaules, elle s’était cachée sous l’escalier fermé par une petite porte sans serrure. L’abri était précaire, mais il ne cherchait que de la nourriture, y compris sur les étagères sous l’escalier, il ne trouva rien, il n’y avait rien. Elle s’était terrée tout au fond respiration coupée, une ombre dans l’ombre, il ne la vit pas, il ne se méfiait pas, car elle laissait toujours la maison comme si elle était abandonnée depuis longtemps, elle l’entendit gronder de dépit. Les heures passèrent, lentes et terrifiantes. À l’aube, silencieusement, elle se dégagea du réduit, elle aperçut sa silhouette affalée sur le vieux canapé, elle vit le pistolet posé par terre près de lui, elle le ramassa, s’éloigna, observa le mécanisme qu’elle connaissait bien pour avoir participé à des stages de combat dans sa jeunesse, tout un chacun devait défendre son pays. Il bougeait, elle se cabra, tendit le bras, il se réveilla à peine avant les tirs. Elle l’avait enterré près des autres. Depuis, elle avait peur, peur de sa sauvagerie.
Au matin, elle trouva l’enfant endormi sur le pas de la porte. Un vieux chien le veillait, il n’aboya pas quand la porte s’ouvrit, il s’était dressé sur ses pattes, prêt à bondir.
– Chut ! vieille bête. Je ne vais pas lui faire de mal.
L’enfant était en aussi mauvais état que son compagnon à poils. Sale, hirsute, maigre. Il dormait profondément, la tête collée à la pierre, son petit corps respirait par saccades, il avait, lui aussi, sa part de terreur tatouée dans le cœur.
– Tu es d’où ? demanda-t-elle.
– Je sais pas, de la ville, loin.
Elle ne posa pas plus de questions. Elle l’avait aidé à se laver, avait trouvé dans les placards intouchés des paysans, des vêtements d’enfants, certes démodés, mais chauds et en bon état. Elle avait cuisiné avec ce qu’elle avait en réserve, réserve éloignée de la maison, elle avait creusé une sorte de cave dans le terrain derrière la ferme où elle entreposait ses précieuses découvertes, pommes de terre, carottes, potiron, elle parcourait souvent la vallée, de jardin en jardin abandonnés, elle avait même plus ou moins apprivoisé deux chèvres. Elle se contentait du peu de lait qu’elles donnaient, ce serait un miracle de leur trouver un bouc. Elle parlait tout haut, une habitude prise dès le début pour se sentir encore vivante, une conversation sans fin et l’enfant l’écoutait comme on écoute une musique oubliée.
– Ils sont très petits tes œufs !
– C’est des œufs de pigeon… ça fait longtemps que je n’ai plus de poules. Les pigeons nichent dans le poulailler, mais ils sont libres, je leur vole un peu leurs œufs… pas souvent, il faut des petits…
– Tu les as pris juste pour moi ?
– Tu as de la chance, c’est la saison. Il n’y en a pas tout le temps. Depuis quand tu n’as pas mangé ?
– Je sais plus. La dernière fois, j’ai volé dans un camp.
Il y a donc des camps par ici, pensa-t-elle, et cela ne la réjouit pas. Il se peut que ce soit des réfugiés qui se cachent, ils risquent de trouver sa ferme. Elle frissonna, il n’y avait donc aucun refuge possible. L’enfant ajouta que le camp avait été bombardé, il a juste pris ce qui restait, et le chien l’a suivi. Ils ont partagé.
– Tu t’appelles comment ?
– Je sais plus. J’ai plus de souvenirs. Je me rappelle que je me suis réveillé et que tout était tombé autour de moi. Je suis parti.
Elle vit le trouble dans ses grands yeux bruns, une tristesse qui ressemblait à la sienne bien qu’il eût tout oublié et qu’elle portât toujours le fardeau de ses pertes. C’est mieux ainsi, lui dit-elle, on va dire que tu es tout neuf dans ta tête. L’enfant approuva d’un hochement et se remit à manger, il attrapait sans doute des souvenirs de saveurs, car elle remarqua qu’il humait sa fourchette avant chaque bouchée puis qu’il l’avalait trop vite.
– Va doucement. Personne ne va te voler ton assiette.
Depuis combien de temps n’avait-elle pas parlé à quelqu’un ? Elle le regardait rire, il sautillait dans la cour avec le chien, il lançait un bâton, l’animal le rapportait. Ils étaient si heureux, parfaitement heureux tous les deux dans l’instant de leur complicité. Elle s’éloigna de la fenêtre, la souffrance surgit violemment et la plia en deux. Elle se rattrapa à la chaise et s’assit. Pendant quelques longues minutes, ses yeux restèrent fixes, lointains, vides, sa respiration irrégulière l’oppressa. Les amas de pierres des maisons de son quartier la hantèrent, elle criait, elle appelait. Pourquoi n’avait-elle pas été avec eux ? Aucun secours ne viendrait, elle le savait. Elle soulevait chaque pierre, seule, c’était si lourd, trop gros, elle trouva la poupée déchiquetée de sa fille. Ils étaient là. Il fallait creuser, creuser toujours et encore. Elle trouva une corde, elle tira tout ce qu’elle put tirer. Rien. Pas un indice de vie, pas un cri, pas un pleur. Rien. Épuisée, elle se coucha sur la terre. Pendant dix jours, chacune de ses tentatives se révéla inutile. Une cafetière en miette, des vêtements épars, la toupie… La toupie du petit. Ils ont dû se réfugier dans la cave, ils sont morts étouffés. Un cri. Son propre cri quand elle comprit son impuissance. Elle avait soif, elle avait faim. Elle renonça et parcourut hagarde son quartier dévasté sans rencontrer âme qui vive.
Soudain, elle leva les yeux, l’enfant la regardait inquiet.
– Où tu as mal ? demanda-t-il.
Elle leva juste la main pour signifier que tout allait bien, va jouer, dit-elle, mais fais attention aux bruits de la forêt. Si tu entends des bottes, reviens vite.
– Je vais dormir où ?
Elle se leva et du menton désigna l’escalier. Elle avait mis un peu d’ordre pour s’occuper dans la maison vide. Trois chambres en enfilade occupaient l’étage. Elle avait préféré la première : deux lits superposés, une table, une armoire. Celle du milieu était à peu près identique, mais avec un seul lit. La chambre parentale se situait tout au fond. Elle lui dit de choisir.
– Demain, à l’aube, on ira aux champignons. Je t’apprendrai à te débrouiller pour manger. On peut trouver de quoi se nourrir à condition de savoir ce qui est comestible.
Elle le regarda monter, le chien dans ses petites jambes. Quel âge pouvait-il avoir ? Cinq ans ? Six ans ? Il ne pouvait rester là. Seule, elle se débrouillait, elle savait se cacher quand ils arrivaient, mais avec un enfant, c’était perdu d’avance. Et l’hiver était rude, elle n’allumait jamais de feu afin de laisser croire que la ferme était inhabitée. Elle ne se lavait plus, ne cuisinait plus, l’enfant, déjà trop maigre, ne survivrait pas à cette rudesse, d’autant qu’elle avait failli se laisser emporter par une vilaine bronchite. Que feraient-ils ici, isolés, avec ces troupes de tueurs qui arpentaient le pays ?
Elle prit le sac à dos, dans lequel s’entassaient vêtements divers, nourriture, gamelle, gourde. L’enfant, étonné, demanda si elle avait besoin de son sac pour aller aux champignons. Elle s’agaça : on ne sait jamais. Elle avait désordonné les lits, ranger les restes du déjeuner, laissant de ci, de là, une tasse très sale qu’elle conservait précieusement. Elle saisit le panier et prit la main de l’enfant. Le printemps était bien avancé, les champignons devenaient rares, elle trouverait bien quelques morilles et pieds de mouton. L’essentiel, aujourd’hui, était la cueillette de plantes comestibles pour que l’enfant les repérât. Elle ramassa du gaillet gratteron, un indispensable très protéiné, et facile à reconnaître parce qu’il s’accroche aux vêtements, de jeunes pousses d’ortie, des racines de benoîte, de la menthe, du cresson, et il y avait les arbres. Quelques écorces comme celles du bouleau ou du pin et si on avait un poinçon, on pouvait boire leur sève. Ils passèrent la journée à crapahuter dans les sentiers. Elle était attentive au moindre bruit et lui demandait souvent de se taire pour écouter un cri de geai ou un pic épeiche ou le chuintement d’un ruisseau. Son petit front sérieux avait compris que sa vie en dépendait aujourd’hui et peut-être demain.
– Si tu entends un pas qui froisse les buissons, cache-toi. C’est peut-être un chamois, c’est peut-être un ennemi. Reste toujours vigilant et silencieux, tu ne dois pas te faire repérer.
Quand ils s’approchèrent de la maison, elle vit fumer la cheminée. Aurait-elle oublié d’éteindre le feu ? Elle savait qu’un tel oubli était impossible. Elle posa son sac à dos, le panier et dénicha pour l’enfant une cachette acceptable.
– Que ton chien reste avec toi. J’ai compris qu’il n’aboyait jamais, mais fais en sorte qu’il ne bronche pas. Si je ne reviens pas, va dans la montagne, le plus haut que tu peux. Je sais que mon sac est lourd, mais vide-le des affaires dont tu n’as pas besoin, et garde-le. Il y a une couverture, des outils comme le poinçon, la serpette, une gourde…
Elle le serra contre elle, il tremblait. Elle le rassura, elle avait sans doute oublié d’éteindre le feu.
L’enfant se blottit dans la petite cavité avec le chien. Il attendit un long moment. Curieux, il tenta une sortie, mais rien ne vint troubler le silence. Soudain, elle apparut devant lui, viens, lui dit-elle. Tout va bien.
Les deux chèvres venaient de rentrer, il fallait les traire, elles avaient encore un peu de lait. Ah ! si un bouc pouvait se présenter ! Pour quoi faire, un bouc ? demanda l’enfant. Pour un bébé, une femelle ne peut pas avoir un bébé toute seule, et quand elle a un bébé, elle donne du lait, c’est aussi simple que ça, répondit-elle.
– On a une invitée. Décidément ! Je n’ai vu personne pendant des mois à part… et en voilà deux d’un coup.
L’enfant ne releva pas ce « à part », mais il sentit tout le poids de cette expression sur les traits crispés de son visage.
– Est-ce que je peux chanter maintenant s’il n’y a plus de danger ?
– Non, le silence est notre allié. Si tu aimes chanter, tu le feras quand tout sera éteint et fermé.
La jeune fille était sourde et muette, mais elle pouvait écrire. Elle trouva un vieux bloc de papier dans un tiroir de la cuisine et le lui tendit avec un crayon. Elles communiqueraient ainsi. Elle écrivait de travers, ses lettres étaient mal formées, son orthographe approximative, génération SMS, pensa-t-elle. Elle finit par déchiffrer son prénom, ses seize ans, dans la ville la plus proche les chars avaient détruit maison après maison. Elle avait perdu ses parents sur la route, elle n’a pas su les retrouver. Ils partaient vers la frontière nord, au-delà de la montagne, là-bas, de l’autre côté, c’était loin des massacres. Elle observait ses grands yeux bleus humides de solitude et de peur. Elle avait allumé le feu, elle avait tellement froid, toujours froid. L’enfant regardait cette fille toute fine, toute blonde, toute craintive qui ne parlait pas. Le chien lui-même fut touché par sa fragilité et se frotta à ses jambes, elle se baissa pour le caresser. Elle lui posa une couverture sur les épaules, lui tendit les herbes à nettoyer, et tous ensemble ils préparèrent le repas. La soupe aux champignons embauma la cuisine, l’enfant chantonnait, la jeune fille pleurait doucement.
Si l’armée était proche, il était temps de partir. En été, la montagne est plus facile à franchir bien qu’elle ait des contours parfois effrayants, des vides à surmonter, des cascades à contourner. Elle la connaissait du temps des randonnées avec son mari, mais elle n’était jamais venue ici. Elle ne se souvenait même pas comment elle avait trouvé cette ferme en bas d’une forêt de bouleaux, hêtres et sapins. La jeune fille avait une valise toute cabossée, c’était impossible à traîner sur les sentiers, parfois hors des sentiers quand il faudrait se cacher. Elle avait trouvé plusieurs sacs à dos et de vieilles chaussures. Il fallait tout essayer, se préparer correctement, les petites baskets des enfants ne suffiraient pas.
Est-ce que tu as des papiers ? écrivit-elle sur le bloc. La jeune fille acquiesça. C’était déjà ça. Pour l’enfant, il pouvait passer pour son fils, il avait les mêmes cheveux en bataille, et la taille correspondait à peu près, depuis deux ans, il aurait dû grandir, oui, il aurait dû grandir son beau soleil d’amour. Ce jour-là, elle était allée chercher les passeports tout neufs de ses petits, au début elle les consultait souvent, puis elle les avait cachés sous des vêtements, ne pas revoir leur visage, ne pas revoir leurs boucles, ne pas revoir leurs yeux rieurs.
Pour la première fois depuis longtemps, elle quitta ce vide, elle sentit que son mode de survie personnel se fissurait, sa souffrance se réveillait, la tenaillait, la torturait et en même temps ces enfants lui apportaient le souffle qui lui manquait depuis son errance solitaire. La montagne, quelle qu’en fût l’issue, était le risque à prendre pour les mettre à l’abri de l’immonde bête qui rôdait depuis plus de deux ans.
Ils étaient prêts. Il leur faudrait dépasser la forêt, là-haut peu de refuges pour se cacher, elle leur dit qu’ils devront aller vite. Pour l’instant, quitter la maisonnette leur coûtait un effort, ils avaient pendant ces quelques jours profité de son confort. Les chèvres allaient toujours librement, répondit-elle à la question de l’abandon. Elles n’avaient pas besoin d’eux ni de personne, elles savaient se débrouiller. Seuls les hommes étaient prétentieux à penser qu’ils étaient indispensables. Ce soir, ils arriveraient à la limite boisée, ils dormiraient sous son couvert. Demain était un autre jour.
Les sacs étaient lourds pour chacun, personne ne s’en plaignit, tous un peu aux abois, écoutant la forêt, les trilles aigus des gypaètes au-dessus, ceux des geais, les pépiements, les broussailles froissés par quelques effrayés. Ils marchaient lentement, prudemment, l’enfant ouvrait la marche, elles allaient à son rythme dans le même silence. La brume s’intensifia peu à peu, elle trouva un abri de mousse et de branches cassées. Elle fabriqua une sorte de tipi qu’elle ficela et couvrit de la bâche grise qu’elle avait emportée parce qu’elle pouvait les invisibiliser là-haut dans la roche. Il était temps de manger un peu, de se coller les uns aux autres avec les vieux duvets pour dormir. Peu de mots furent échangés, même l’enfant se taisait, la jeune fille tentait d’échanger avec les mains dont il ne comprenait pas les signes. Elle se contenta de montrer son ventre et sa bouche pour exprimer la faim et la soif, et les deux paumes sur les oreilles, yeux clos pour « dormir ». Il fit remarquer que le chien comprenait tout avant lui et un sourire apparut sur le visage sévère de leur guide.
Elle était soucieuse, les sentiers partaient dans tous les sens. Les cols n’étaient pas visibles, elle ouvrit la marche, incertaine de la direction à suivre. C’était l’aube, ils avaient froid, elle accéléra pour les réchauffer, elle se préoccupa des ampoules de la jeune fille qu’elle avait pansées hier et qui lui signifia que ça allait. Le Petit chantonnait doucement. Le chien précédait tout ce monde. Peut-être fallait-il le suivre, il semblait si sûr de lui. Elle hésita à une intersection et comme le soleil se levait, elle choisit le Nord. Peut-être n’était-ce pas une bonne intuition, elle savait que la montagne était trompeuse, qu’elle pouvait les emmener dans des impasses, leur fermer tout horizon. On verra bien, dit-elle.
– On verra quoi ? dit l’enfant.
– Si c’est le bon chemin.
– Et si c’est pas le bon chemin ?
– Ce sera la galère. Je n’ai pas trouvé de carte à la ferme. Il faut donc improviser.
Il lui prit la main, il avait confiance, elle les protégerait comme elle l’avait fait ces derniers jours. Elle en fut émue, elle se souvint de celle de sa fille dans la sienne, si sûre de l’infaillibilité de sa mère. Au-dessus d’eux passèrent plusieurs avions, ils étaient bien trop haut dans le ciel pour les apercevoir, cependant, par prudence, ils s’immobilisèrent, cailloux parmi les cailloux. Elle avait bien fait de leur choisir des vêtements grisâtres et de larges chapeaux entre le gris et le brun. Tous trois avaient l’air déguisés en pierre et sable. Ils s’en étaient amusés un moment avant le départ. Elle trouva une source et les obligea à remplir les gourdes et à boire beaucoup, le soleil tapait fort en ce début d’après-midi et ils devaient franchir un pierré, ils n’avaient pas le choix, grimper, grimper encore, trouver la brèche qui leur désignerait le col, ce passage de liberté. Après cette fatigante montée, presque à quatre pattes, elle soupira. Aucune ouverture prometteuse. Tricheuses montagnes sur lesquelles aucune frontière n’était indiquée.
Ce jour-là, rien ne les inquiéta vraiment, sauf l’épuisement. Elle trouva sous un piton rocheux, le long de ce sentier, une cavité suffisante pour s’installer et se reposer jusqu’au lendemain. Elle décida qu’ils s’attacheraient les uns aux autres, elle avait aperçu un crochet d’escalade juste sur la droite, elle noua la corde autour, solidement. Et chacun s’en ceintura, elle la dernière. Cette corde ! Elle avait failli ne pas en charger son sac, il était déjà si lourd ! Elle était désormais heureuse de pouvoir assurer leur sécurité. Tout était fragile en montagne, elle le savait. Heureusement que les paysans qu’elle avait enterrés étaient équipés pour affronter les cimes. Tout ce matériel découvert chez eux signifiait qu’ils pratiquaient des activités alpines.
Cette nuit-là, elle se réveilla aux gémissements du chien. Elle comprit que l’orage arrivait, de lointains éclairs déchiraient le ciel. Elle saisit la bâche pour couvrir la couvée qui dormait. Le tonnerre grossissait, s’approchait et ne réveilla pas les enfants. Seul le chien couinait, recroquevillé contre elle. Est-ce qu’ils étaient suffisamment abrités pour éviter la foudre ? Elle ne saurait répondre, juste espérer. Le fracas sur les montagnes augmenta, pas un cil ne broncha à ses côtés. Tant mieux se dit-elle. Elle consola autant que possible la petite bête terrorisée. Soudain la foudre tomba sur le sentier, presque à ses pieds et réveilla l’enfant, le tremblement secoua la jeune fille qui se retourna vers elle, moitié endormie, moitié étonnée. Elle les serra contre elle. Elle éprouva à ce moment-là, une maternité retrouvée, un amour infini pour ces petits êtres vulnérables, elle pleura silencieusement dans leur chaleur tremblante. Elle pleura ses pertes, elle pleura d’avoir eu ce courage pour ces deux-là. Elle revivait pour eux, pour compenser sans doute, et aussi pour tout le sens que prenait son engagement.
Au matin, sous un ciel nettoyé, ils continuèrent leur chemin. Au détour de la comble, elle vit enfin un col abordable, d’abord descendre, puis une nouvelle ascension très raide et peut-être la liberté. Peut-être. Ils n’étaient qu’à une centaine de mètres de dénivelé de la brèche quand un hélicoptère ronfla vers eux.
– Cachez-vous à l’ombre de ce rocher, dépêche-toi, prends-lui la main. Dépêche-toi.
Pendant que les enfants s’abritèrent, elle courut vers le sommet, s’essouffla et plongea quand les pâles la rasèrent. Elle rampa et atteignit un abri ombragé, mais la mitraille venait de l’atteindre. Elle s’immobilisa, la douleur fut intense. Elle cria aux enfants de ne pas bouger, ils allaient revenir. Elle s’allongea sur le ventre, elle attendit, l’hélicoptère repassa une première fois, une deuxième fois, l’homme lâcha encore quelques rafales, mais ne toucha que la roche qui s’éparpilla en pierre sur elle, autour d’elle. L’engin tournoyait et il ne pouvait atterrir, rien ici ne le permettait. Elle semblait morte, bien morte. Quand elle fut sûre qu’il s’était définitivement éloigné, elle rassura les enfants.
– Ne bougez pas avant la nuit. La lune nous guidera. Restez où vous êtes, couvrez-vous, mangez, buvez, dormez un peu. Je vais bien.
Sa jambe droite était déchiquetée, le tissu du pantalon collait aux plaies. Elle fit ce qu’elle put avec les moyens du bord pour arrêter l’hémorragie. Elle appuya sur la plaie avec un tee-shirt, elle tenta un garrot, elle savait qu’il faudrait le défaire de temps en temps. Elle n’avait pas le choix. Elle s’endormit, assise contre la roche. Ce fut l’enfant qui la réveilla. La lune éclairait suffisamment le sentier. Est-ce qu’ils pouvaient se mettre en route. La blondeur de la jeune fille illuminait aussi la nuit, il suffit de la suivre, tenta-t-elle de plaisanter.
– Allez devant. Je vais essayer. Passez le col et attendez-moi.
Elle se leva. Sa jambe ne répondait pas. Elle la traîna, s’aida de ses mains pour monter. Elle souffrait terriblement. Elle les vit franchir le passage et sourit malgré l’élancement violent dans la cuisse. Ils disparurent. Elle mit plusieurs heures avant d’atteindre l’étroit passage.
– On est là, cria l’enfant.
Elle les rejoignit et s’affala sur la terre, tout près d’eux. Il faut dormir un peu avant la descente, dit-elle.
– Tu as mal ?
La jeune fille s’approcha, puis recula devant la blessure. Elle la repoussa et lui montra l’enfant. Elle lui fit le geste de protection, elle comprit et retourna près de lui, l’enveloppa de ses bras fins. Au matin, ils aperçurent le village de tentes blanches dans la vallée, un village de réfugiés, ils étaient enfin en sécurité. La descente était longue. Elle allait essayer d’aller jusqu’à la forêt avec eux.
Quand ils atteignirent la verdure, elle était épuisée et fiévreuse. Elle s’allongea. L’enfant lui prit la main.
– Tu ne dois pas mourir, on va aller chercher du secours. Tu ne dois pas mourir, je suis ton fils maintenant et j’ai besoin d’une maman. C’est chez toi que je suis re-né.
– Je ferai au mieux, promis.
– Pourquoi ils nous tuent ? Est-ce qu’on leur a fait du mal ?
– Sans doute. Les hommes ont besoin d’ennemis. Ils aiment tuer.
– Pas tous, n’est-ce pas ?
– Quand ils sont pris dans la folie collective de la haine, ils peuvent être nombreux, très nombreux.
Elle changea aussitôt l’orientation de la conversation, car elle ignorait les raisons profondes qui entraînaient tant de ravages à toutes les époques, dans tous les pays.
– Est-ce que tu as retrouvé des souvenirs ?
– Les odeurs parfois, toi, tu sentais le miel… mais pas maintenant.
Elle sourit. Elle sentait la sueur et le sang. Elle lui dit qu’il était temps de partir, elle devait se reposer.
Quand elle les vit disparaître entre les arbres, elle se relâcha, la fièvre montait et elle n’avait pas de médicament pour la modérer. Elle pensa qu’elle n’avait plus sa jambe, elle n’éprouvait aucune douleur. Sa tête vacillait de droite à gauche, elle voyait les branches des épicéas approcher dangereusement de son visage, un oiseau qu’elle n’identifia pas se moquait d’elle près de son nez, un serpent s’enroulait sur l’autre jambe. Elle cria, elle n’entendit pas son cri. Tout était flou, incertain, irréel.
Plusieurs heures s’étaient écoulées lorsqu’elle s’éveilla dans un coton fragile, une langue lui léchait le nez. C’était le chien.
– Tu es resté là, toi ?
L’enfant lui prit la main.
– On est là. Le docteur aussi.
Les deux adultes se regardèrent alarmés par son état. L’un d’eux lui injecta des antibiotiques. L’autre lui prit sa tension et l’obligea à boire une eau sucrée.
– Nous allons vous transporter sur le brancard. Nous allons vous soulever, vous pouvez crier si ça fait mal. La voiture n’est pas très loin.
Elle ne cria pas, emportée par la fièvre elle ne souffrait plus. Elle écouta l’enfant lui raconter les retrouvailles de la jeune fille avec sa famille. Il évoqua la joie de ses parents, il décrivit le camp, la gentillesse des réfugiés, et comment il avait trouvé le médecin, comment il était fatigué, mais qu’il voulait la rejoindre, et comment il avait convaincu les docteurs d’emmener son chien dans l’ambulance. Peu à peu, elle n’entendit plus qu’un murmure ouaté. Elle ne savait plus si c’était l’enfant endormi sur le pas de sa porte, ou son fils ou sa fille qui lui tenait la main.
Pour la première fois depuis bien longtemps, elle n’eut plus peur.
