le petit homme noir.

Une petite silhouette solitaire va et vient près du bassin, pendant que jouent de grands enfants avec leurs petits bateaux télécommandés, pendant que d’autres courent dans les allées ou se cachent dans les haies bien taillées. Un petit homme maigre parle tout bas au rythme de ses pas, passant devant deux assises qui discutent sur le banc de pierre, passant devant un lecteur concentré tout autant assis sur une chaise de fer.

Les feuilles chantent calmement sous l’air printanier. Il fait encore froid, il serre son grand manteau noir tout contre lui, une écharpe épaisse cache le bas de son menton et une casquette plate lui couvre la tête.

Il va et vient entre les gens, les gosses, les poussettes, indifférent à l’agitation du parc.

Seuls ses pas martèlent une sorte de désarroi ou de tristesse infinie, il marmonne dans la laine de l’écharpe, les yeux baissés sur ses pieds chaussés de bottes lasses qui ont déjà vécu plusieurs hivers.

Il va d’un arbre à l’autre, un marronnier, un chêne, un charme, le parc est riche de ses centenaires qui ont abrité tant d’oiseaux et écouté tant d’amoureux, leurs feuilles toutes neuves racontent le retour de leur sève encore vivace. La petit homme noir attire le regard malgré lui. Comment ne pas remarquer cet aparté sombre qui arpente l’allée près du grand bassin à une heure où tout est joyeux, les rires des enfants, les plaisanteries des adultes, les algarades de quelques adolescents ?

Il y a comme un décalage qui dérange le bonheur du jour.

Le lecteur cesse de lire, les femmes cessent leur discussion, même les deux adultes-enfants cessent de jouer avec leurs manettes, les enfants ne courent plus et les adolescents regardent la silhouette frémir sous les branches.

Il parle de plus en plus vite, de plus en plus loin, de plus en plus fort, puis se tait comme saisi par une certitude. Il va s’asseoir sur un banc au grand soulagement des promeneurs qui reprennent leurs activités et font bruire à nouveau leurs rires, leurs cris, leurs plaisanteries, leurs bavardages. Seul le lecteur à quelques mètres de lui l’écoute. Écoute son silence, écoute ses soupirs, écoute son soliloque.

– Car je savais que je ne serais pas toujours jeune, et que l’été ne dure pas éternellement, ni même l’automne, mon âme bourgeoise me le disait.*

Il répète la même phrase plusieurs fois, une tonalité neutre, très neutre, presque insupportablement neutre. Comme si déjà tout était définitivement joué, que l’espoir n’avait pas de sens.

– Je connaissais mal les femmes, à cette époque. Je les connais toujours mal d’ailleurs. Les hommes aussi. Les animaux aussi. Ce que je connais le moins mal, ce sont mes douleurs.*

Un peu plus de rythme peut-être et toujours cette répétition, lui faut-il se persuader de quoi que ce soit pour répéter les phrases les unes suivant les autres et sans vraiment de cohérence ? Il met parfois son visage dans ses mains comme abruti par un désespoir soudain à moins qu’il ne réfléchisse, à moins qu’il ne se fatigue. Sa voix est rauque, elle vient d’ailleurs, de loin en lui, du fond des tripes, une voix unique, enroué et pourtant si claire. Le lecteur frissonne à chacune de ses respirations. Son livre sur les genoux, il tend le cou vers la gauche, vers le petit homme noir qui parle. Tout semble l’intéresser venant de lui.

Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil, de temps en temps une carte postale, voilà mon sentiment ce soir.*

Il répète encore avec ce son si particulier au charme certain, la phrase revient et revient encore. Le lecteur semble s’épanouir. Le soleil s’efface peu à peu, le froid devient plus vif, mais le petit homme continue et le lecteur écoute passionnément,

– Elle ne semblait ni jeune ni vieille, sa figure était comme suspendue entre la fraîcheur et le flétrissement.*

Il se lève, recommence son va et vient, ramassé sur lui-même, les yeux perdus dans un cheminement inaccessible et sa silhouette occupe tout l’espace entre les arbres et le bassin, entre les bancs et les chaises, l’allée s’emplit de sa présence quasi lumineuse.

Soudain, le petit homme noir respire profondément, l’agitation le quitte tout comme cette incandescence qui l’habitait. Il redevient humain, un homme banal qui se promène dans un parc et qui va tranquillement rentrer chez lui, car le froid s’installe brusquement sur ses épaules.

Sur les épaules du lecteur aussi qui soudain se lève et le suit.

– Monsieur Frey ! Monsieur Frey !

Monsieur Frey se retourne avec un sourire timide.

– Excusez-moi de vous déranger, je vous écoutais… Vous allez jouer « Premier amour » ?

– Oui, à l’Atelier, bientôt.

– Je vous ai écouté, et c’est magique !

– Merci.

– Je suis tout retourné, j’adore ce texte de Beckett, il me ressemble tant.

Monsieur Frey semble ému tout autant, il serre la main du lecteur, le remercie chaleureusement.

– Allons nous réchauffer au café, j’ai besoin d’un bon thé chaud, propose-t-il à ce passionné de Beckett, nous continuerons cette conversation.

C’est ainsi que les deux hommes tournent le dos à la nuit qui s’installe sur le petit parc vide de tous les premiers amours.

*citations du texte « Premier Amour » de Samuel Beckett.

ps: Sami Frey racontait lui-même qu’il s’entraînait au personnage dans un jardin, il s’imprégnait mieux ainsi de ce qu’il pouvait ressentir. j’aurais aimé être ce lecteur… j’ai vu la pièce à Lyon, je l’ai attendu à la sortie, et je l’ai remercié pour sa magnifique interprétation, c’est quelqu’un de simple, de pudique, de timide.

premier-amour-samuel-beckett-sami-frey-L-1

Publicités

première neige.

 

C’est la toute première pour elles, elles n’en avaient jamais vu auparavant puisqu’elles sont nées au printemps.
Quand j’ai ouvert le poulailler, elles m’ont suivie comme tous les matins et se sont arrêtées net devant le désastre.

C’est quoi cette histoire ? Qu’ont fait les humains pendant la nuit ? En plus il fait un froid de canard, pensent-elles, en poules habituées à la chaleur qui n’a jamais fait défaut jusqu’au vingt octobre.
C’est quoi ce manteau blanc que les humaines ont posé là pour nous tenir dans le hangar, dans la botte de paille et qu’on n’aille plus taper la porte-fenêtre et réclamer nos vers de farine ! Quelle ignominie ! Et t’as vu comme elles sont habillées ? Ces horribles capuches, ces grosses doudounes sans élégance ! Ces bottes d’éléphant aux pattes ! Nous on a nos plumes de couleur, na !
Qu’est-ce qu’on va faire si on ne peut gratter la terre ?

Oh ! L’humaine prend une pelle, j’ai peur, j’ai peur, vite tout là-haut sur la balle de paille.

Étonnées, peut-être un déstabilisées, sans aucun doute mécontentes.

Joëlle leur a fait une trace afin qu’elles puissent gratter un peu.
J’ai apporté les vers de farine sur lesquels elles se sont précipitées avec gourmandise.
Nous sommes montées au hangar plusieurs fois, vérifier que tout allait bien. Tout allait bien, sauf ma Judith toute emmitouflée dans la paille du poulailler, pas du tout prête à sortir, elle connaît déjà l’hiver, le cinquième pour elle et elle n’a pas du tout envie d’aller gratter quoi que ce soit parce que le froid, la neige, le vent la fragilisent.
Deux jours que ma Judith ne bouge guère, sauf pour l’arrivée des madeleines, le soir, avant de refermer la porte du poulailler.

Par contre Ana fut la première à courageusement affronter la tempête et passer la tête dans la chatière pour nous prévenir qu’elle aimerait bien qu’on s’occupe un peu de son gosier.
Aujourd’hui, Maggie l’a suivie. Elles sont restées une grande partie de l’après- midi sur la terrasse, perchées sur le tas de bois. Elles papotaient au soleil, car le soleil a daigné nous rendre visite.

Maintenant, il y en a une particulièrement heureuse de retrouver la neige : c’est Gaïa. Et ce matin, en balade, elle n’a cessé de courir pendant que j’évitais les branches lourdes de neige collante et parfois prêtes à casser.

Seuls les chats ne sont guère dérangés, ils se prélassent comme si l’hiver ne les concernait pas.

 

44991998_2133025163382474_3180590704808165376_o.jpg

 

ps: Dans le Puy de Dôme, ça va à peu près, beaucoup de branches cassées sur les routes, des coupures d’électricité, pas d’internet (par intermittence seulement), rien de méchant par rapport à certains départements sinistrés comme l’Aude tout récemment.

Gourmandises.

Elles aiment ça!

Tellement!

Tous les matins, c’est Ana qui court la première jusqu’à la porte fenêtre. Elle est coquine, elle sait que Maggie est en train de pondre et que ma vieille Judith est beaucoup trop lente pour arriver à temps.

Parfois même elle arrive avant moi et si je lui ferme la porte au nez comme l’autre jour, elle soulève ses ailes et s’accroche à la croisée: « Comment ça? Où sont-ils mes vers de farine? Où sont mes insectes séchés? Dépêche-toi! »

Comment ne pas craquer devant une demande si impérative ?

 

Mais le soir, c’est une autre histoire.

Elles attendent toutes les trois le repas du soir… euh! pas le repas, les gourmandises.

Judith est une fan incontestée des madeleines. Irrésistibles madeleines, je ne me souviens pas par quel hasard elle en a goûté une pour la première fois, incontestablement elle l’a dévorée avec délectation, et depuis tous les soirs elle en croque une (croquer façon de parler car elle prend son temps pour déguster).

Ana aussi. Mais Ana adore aussi le raisin. Maggie plus méfiante se tient un peu à distance puis curieuse, puis gourmande demande sa part. Entre la madeleine et le raisin, Ana n’hésite pas, les deux mon capitaine, les deux.

 

Jack, mon pot de colle.

Nounou un jour, nounou toujours.

Avec ma petite fille parfois, et surtout avec Jack, depuis qu’il est petit, je le prends de temps à autre, parce que…

Comme je suis en villégiature dans la vallée du Rhône, il ne me quitte pas d’une patte, il connaît moins bien que ma Matheysine à chemins et à lacs.

Mais ce matin, j’ai eu un peu peur, un peu beaucoup, terriblement.

Mon beau-frère est venu changer ma roue de voiture.

Eh! oui, j’avais crevé le pneu tout neuf… c’est la première fois que je crève en trente ans! Mauvais pneu, mauvais trottoir, mauvais bus qui prit toute la place sur l’épais ralentisseur.

Bref! Du monde dans le parking clos qui ne fut pas si clos avec les entrées et sorties des véhicules des voisins de mon père.

Bref! Nous étions fort occupés à comprendre comment on récupérait la roue de secours.

De ci, de là, j’entendais les voisins parler à Jack qui s’occupait comme il pouvait.

Il fallait que je prépare aussi le plat de mon père, aller-retour entre la cuisine de l’appartement et ma voiture.

Puis, soudain, tout à coup j’ai repensé à Jack.

Je l’ai appelé, fait le tour de l’appartement, du parc clos… pas de réponse lui qui me suit comme si j’allais disparaître d’une minute à l’autre. Je ne comprenais plus.

Quand je l’appelle, il répond toujours… sauf en cas de femelle incendiante.

Il connaît le chemin qui va jusqu’à la rivière, toute la balade des matins (5kms) et moi qui le cherche et qui appelle.

Pas de Jack!

Quand je suis revenue en nage et désespérée, mon beau-frère riait aux éclats. Il venait de le trouver caché sous mon siège passager.

Place qu’il n’a pas le droit d’occuper bien sûr.

Il était tout penaud et moi toute soulagée.

DSC_1823

Ensuite…

je suis allée siester, avec lui tout près de moi.

 

Et maintenant… waouf! il attend pour une nouvelle randonnée. Plein soleil.

DSC_1824

 

 

 

 

 

 

le petit gars de la gare.

 

Tous les matins, il est assis près de la grande porte d’entrée, tout près du grand courant d’air des passages, des passants, des trains qui freinent.
Quelquefois, un chef de gare lui demande d’aller plus loin. Il se lève, ramasse son maigre bagage et s’éloigne jusqu’au lendemain matin. Parfois c’est le brigadier municipal qui traîne fièrement son arme toute neuve au ceinturon qui le dégage sans ménagement.
De sa fenêtre, elle voit tout.
Il ne demande jamais rien, il n’a pas de gobelet de mendiant. Il est tassé, il n’a pas d’âge ou plutôt on l’imaginerait jeune à cause de ce bonnet large qui tombe dans le cou et cette barbe hirsute et brune.
Il regarde souvent sa fenêtre, elle recule dans l’appartement.
Elle est âgée et ne sort plus guère de son logis. Une voisine lui monte son courrier, une dame lui fait ses courses. Quand elle ne regarde pas la télé, elle regarde par la fenêtre.
Un jour on a sonné à sa porte, puis tapoté. Ce n’était pas le code connu par ceux qui viennent. On sonne deux fois, on tape trois coups.
Elle a eu peur.
On disait quelque chose de l’autre côté, mais elle entend mal.
Elle a appelé Gérard, le brigadier. Il est venu mais l’importun était parti.
Depuis, en face de chez elle, ce petit gars regarde sa fenêtre. Elle l’observe derrière son rideau, il semble perdu, petit, ramassé comme un sac poubelle. Elle le plaint mais il l’effraie.
Ce matin, le camion du secours populaire s’arrête. C’est la première fois qu’elle le voit par ici, on a dû leur signaler la présence du petit gars. Un homme descend.
Elle regarde la scène.

C’est le camion douche, elle a vu un reportage à la télévision sur ces bénévoles qui arpentent les rues pour aider les SDF.
Avant d’entrer dans le camion, il lève la tête vers elle, elle recule brusquement.

Ce regard.
Elle a croisé son regard.
Son regard vert, ses yeux larges en amande, ses sourcils épais et ce pli sombre entre les deux.
Son cœur bat la chamade.
Serait-ce possible ?

Elle claudique jusqu’au salon. Elle saisit sur le buffet une photographie de son fils qui porte dans ses bras son bébé-fils qui vient de naître. Ses yeux. Les mêmes. Elle caresse le visage encadré, son grand garçon, tout juste père, disparu sous l’ivresse d’un poids-lourd.
Et la mère est partie avec le bébé dans les îles, si loin. Elle lui envoyait parfois quelques photos du petit. Elle répondait par une carte un peu sèche.
Depuis une dizaine d’années elle n’avait plus rien reçu, le silence.
Elle n’a pas cherché à savoir, elle lui en voulait encore de ce départ, de l’avoir brutalement séparée de ce petit bout de la chair de sa chair, de l’avoir abandonnée dans cet infini chagrin.

Il aurait quel âge le petit ?
Trente ans ?
Elle s’était dit que s’il voulait la joindre, il savait où elle était depuis toujours. Elle résiste à cause de lui, pas d’EHPAD, pas d’hôpital, toujours chez elle, organisée au mieux.
Serait-ce possible ?

Elle se rapproche de la fenêtre, il est peut-être parti déjà.
Elle ouvre grand la baie vitrée et attend.
Le téléphone sonne, elle hausse les épaules, plus tard, ils rappelleront plus tard, et puis jamais personne ne l’appelle à part les marchands de véranda ou de cuisine. Elle décroche toujours, ils lui font passer le temps avec leurs questions auxquelles elle répond par des menteries, cela ne coûte rien et c’est si amusant.
La sonnerie insiste puis se tait.

Il n’est pas ressorti. Le camion est parti.
Il n’est plus là.
Elle ferme la fenêtre, elle semble tout à coup épuisée.

Demain, peut-être demain sera-t-il là ?
Mais demain, sera-t-elle là ? Elle a ce cœur qui cogne si vite.

Elle sort le gros bottin et cherche le numéro du secours populaire. Elle appelle, mais il n’y a plus d’abonné au numéro demandé. Il faut dire que son bottin a de l’âge, depuis le temps qu’on ne leur en distribue plus. Elle sonne chez sa voisine de palier, absente, évidemment.
Elle appelle Gérard, celui-là il répond toujours, c’est un copain d’enfance de son fils. Heureusement qu’il est là pour la soutenir.
Il lui dit que c’est impossible, il a vérifié les papiers, il s’appelle Brandini, Hugo Brandini. Il a fait des recherches, il n’a pas de fichier, alors il l’a laissé courir.
– Brandini ! Alors c’est lui ! C’est le nom de sa mère. Mon fils n’a pas eu le temps de le reconnaître, souviens-toi, lui dit-elle.
Il lui promet de faire son enquête. Maintenant elle doit se calmer, se reposer.

Se reposer !
Elle va mourir sans l’avoir revu. Ce nourrisson entre ses larmes d’antan. Les yeux ! Les yeux de son fils adoré. Gérard doit le retrouver avant. Ciel ! Son cœur… où sont les pilules d’urgence ?
Elle appuie sur le bouton de l’alarme, elle a besoin d’aide, vite. On lui demande si elle est tombée ? Elle crie qu’elle fait un malaise, qu’ils se dépêchent. On insiste sur le fait qu’on ne se déplace qu’en cas de chute. Dépêchez-vous, se plaint-elle, un médecin, dépêchez-vous… à l’autre bout le « on » sceptique lui pose encore des questions mais n’obtient plus de réponse.

Elle n’est pas dans le coma. Les blouses blanches le supposent. Elle se repose calmement. Elle ne peut pas parler, mais elle entend. Elle les entend tous. Gérard est passé, il a retrouvé le petit gars de la gare. Si elle veut, il peut venir. Elle bouge les doigts en cas d’acquiescement, mais elle ne sait pas s’il comprend.

Il vient, il est là.
Elle ne le voit pas, elle sait qu’il est là. Il lui parle de l’île, de sa mère qui s’est éteinte d’un cancer il y a onze ans, de son errance à travers le monde avant de revenir vers la tombe de ce père absent. Une carte postale avec son adresse héritée des papiers de sa mère lui a permis de la retrouver, il ne savait même pas si elle était encore vivante. Il voudrait tant qu’elle lui parle de ce père. Il a besoin d’elle pour poursuivre son chemin, pour ne plus être amputé de sa part paternelle.
Elle doit ouvrir les yeux, il le faut. Les paupières résistent, c’est à cause de ces médicaments mais elles vont obéir, elles finiront par obéir, elle doit le voir.
Sa lutte n’est pas vaine.
Les yeux verts en amande la scrutent.
– Vous êtes enfin là.
Elle soupire et sourit.
– Toi aussi, enfin là.

 

la lune glisse.

 

La lune glisse et papa meurt.

Tout à l’heure il m’a dit «ouvre la fenêtre». Je lui réponds qu’il fait froid, maman va râler. Il a répété: « ouvre la fenêtre Norbert ». Quand il m’appelle Norbert c’est fâcheux, je suis Nono, son Nono. Alors j’obéis. Il me dit : «va dehors, couvre-toi, regarde la lune glisser, elle est toute pleine et belle, mets la musique que j’entende». Il le dit avec sa voix éraillée, celle qui l’a rendu malade, c’est par la voix qu’il meurt.
Je me balance dans le hamac et regarde la lune. Depuis tout petit papa me hisse avec lui dans le hamac, et on se balance en écoutant du rock, il adore « just a gigolo ». Je l’ai mis à fond pour qu’il écoute. On se balance et la lune glisse entre les branches et si la lune n’est pas là, les étoiles dansent, et si les nuages m’empêchent de les voir, je sais qu’elles dansent quand même.
J’ai dix ans, on a refermé la tombe. Ma sœur pleure. Elle a vingt ans. Maman pleure aussi. Pas moi. Je m’assois près du trou où on a glissé papa dans une caisse en bois. Pendant que les tontons, tatas, cousins embrassent Maman et Marianne j’écoute «just a gigolo» dans mon casque. Papa m’a dit que tant que la lune glisse et les étoiles dansent, je serai heureux.

C’est hier, j’ai grandi sans papa.

Maman m’a mis à l’école, mais des Autres me blessent, sauf Lise. Lise a une grande tresse que des Autres tirent pour l’embêter mais elle se plaint pas, elle gronde seulement quand des Autres me font mal, elle va voir la maîtresse. Et puis je suis parti dans un centre avec des Autres un peu mal fichus comme moi. C’est loin de la maison, maman peut pas me garder, elle doit travailler pour payer les factures. C’est là que j’apprends à pleurer parce que je peux plus sortir les nuits dormir dans le hamac et regarder la lune glisser. Les portes sont fermées et les fenêtres aussi avec des barreaux.
C’est hier et j’ai appris un métier dans le centre pour emballer des objets et je pleure toutes les nuits sauf quand maman vient me chercher pour les vacances.

Maman vieillit, elle va plus à son travail à la poste, elle veut bien que je reste avec elle.
Je pleure plus du tout, je vais toutes les nuits dans le hamac, sauf quand il pleut ou que le ciel a son manteau de brume.

Depuis hier, maman perd un peu la tête, elle est sortie et a disparu. Ma sœur vient et dit que ça peut pas durer! On a retrouvé maman, elle est revenue toute seule, on sait pas où elle était, elle a dit : «je me suis perdue». Marianne veut bien s’installer quelques jours pendant ses vacances, elle cherche une personne pour nous garder tout le temps. Elle trouve une dame mais quand la dame me voit, elle s’en va. Elle dit : «c’est trop dur avec les deux».

Je me réfugie dans le hamac parce que maman oublie que je suis là. Elle me regarde et dit: «qui tu es, toi ?». C’est comme une boule qui tangue dans mon ventre quand elle regarde dans le vide. Marianne a décidé de l’envoyer dans un hôpital exprès pour elle, elle dit que c’est mieux pour moi. Mais moi, je sais que je peux pas rester tout seul sur mon hamac et Marianne m’a regardé : «Nono, il va falloir retourner au centre». Alors je crie que je veux pas. J’ai vu qu’elle soupire très fort. On a emmené maman, c’est loin. On l’a laissée dans une chambre bleue et comme elle a compris qu’on la laisse, j’ai vu des larmes dans ses yeux et j’ai vu qu’elle me reconnaît. J’ai dit : «on la laisse pas là». Marianne m’a pris la main et on est sorti. Marianne a vieilli aussi, elle va bientôt prendre sa retraite, elle en parle tout le temps. Elle me regarde et elle soupire. Elle rêve de voyages avec son mari maintenant que ses enfants sont grands.

C’est hier, j’ai dit que je veux rester dans mon hamac sinon je suis pas heureux et papa m’a dit que tant que je vois la lune glisser je serai heureux. Marianne hausse les épaules. Elle dit qu’elle peut pas me garder avec elle, seulement pour des vacances et que la maison est vendue. Elle dit qu’elle a trouvé un centre, que je serai pas enfermé et qu’il y a des arbres et qu’on va installer mon hamac, j’aurai le droit de sortir la nuit si je fais pas de bêtises.

C’est hier que je suis venu.
J’ai rencontré Macha, elle est toute ronde et blonde comme la lune, elle est là depuis très longtemps, elle m’a adopté, alors je lui ai proposé de venir la nuit dans le hamac pour regarder la lune et les étoiles.
Elle n’a pas dit non mais le hamac est pas encore là. J’arrête pas de le réclamer, il y a deux grands arbres, on m’a promis.

Ils ont installé mon hamac, mais depuis il pleut tous les jours et j’ai peur que les étoiles ne dansent plus.

 

 

 

 

Ana, la poule coureuse.

DSC_1759.JPG

 

 

Elle est jeunette, pas tout à fait une année de vie.

Quand elle est arrivée avec Maggie, toutes deux, peureuses, ont mis du temps à sortir du poulailler.
Aujourd’hui la peur a disparu laissant place à une proximité parfois envahissante car elles  sont souvent dans nos pattes à quémander des friandises.
Les friandises sont dans une boîte fermée, ce sont des vers de farine séchés.

Maggie pond quand j’ouvre la porte.

Ana en profite pour descendre jusqu’à la maison à toute vitesse. Elle me double et m’attend devant la porte de la maison. Elle sait qu’elle sera tranquille un moment, que Maggie ne la chassera pas du bec si elle mange le petit plat de pâtes préparé pour elles, et me regardera avec insistance, me suivra dans la maison, là-haut la boîte à vers est à portée de ma main.
Je ne résiste pas souvent à lui en offrir quelques-uns.

Je les observe toutes les deux, la grosse Judith s’invite aussi, mais plus nonchalamment. Maggie est une vorace, elle quémande sans arrêt, alors Ana a une tactique pour la semer.
Elle s’éloigne lentement en picorant pendant que Maggie a le dos tourné, et dès qu’elle est assez loin, elle court toutes ailes déployées vers l’autre porte, celle des vers magiques. On ne sait jamais!

Maggie se sent bientôt toute seule, elle observe : est-ce que l’adulte a bougé ? Si l’adulte a bougé, elle le suit, s’il ne bouge pas, elle reste tranquillement dans son entourage. On ne sait jamais!

De l’autre côté Ana a sûrement eu son content (il y a des adultes partout), et s’encanaille dans le joli massif de fleurs dès que l’adulte a tourné le dos, car le massif est le grand interdit. Sauf qu’elles n’en font qu’à leur bec.

Maggie arrive, elle cherche le pot à friandises et se met à table, attendant qu’on la serve. Non mais!

 

20180728_093229