à mes sœurs d’ailleurs

A vous mes sœurs d’Orient et d’Afrique qui vivez le quotidien de la soif, de la faim, du froid et du métal qui tue.

Ici, dans nos pays riches nous avons l’eau au robinet, un toit, de la chaleur, des aliments à volonté. Bien sûr nous avons aussi nos pauvres et nos très pauvres qui n’ont pas de logis, qui sont mal nourris et abandonnés, mais vous là-bas en Syrie, en Irak, au Yémen dans vos camps de fortune entassés les uns près des autres leurs conditions vous paraîtront peut-être dérisoires car ils ne connaissent pas le pire celui de la grande peur des ombres dans le ciel avec leurs bombes.

Ici, dans nos pays riches nous mourons beaucoup en ce moment d’un petit virus qui nous isole les uns des autres, mais nous pouvons nous relier à nos proches avec les moyens technologiques, nous devons seulement aider nos enfants à apprendre leurs leçons, nous pouvons cuisiner dans le confort, nettoyer nos placards, jardiner parfois, astiquer nos voitures, nos garages, coudre ou peindre ou écrire ou jouer.

Vous là-bas vous vous demandez si on vous livrera suffisamment de farine pour ces petites bouches que vous voyez dépérir et mal grandir, seul votre désespoir grandit de ne pouvoir obtenir juste un peu d’eau propre, juste un peu de semoule, juste un peu de fruits, votre quotidien à chercher et parfois à ne pas trouver et les balles d’une horde de frères qui sifflent et ceux qui s’effondrent et ceux qui meurent.

Vous mes sœurs d’Afrique soumises aux mêmes hordes de frères qui brûlent vos villages, vous violent, vous éventrent, tuent vos enfants, vos frères, vos époux, vous là-bas pendant que nous ici, dans les pays riches le nez dans les statistiques nous écoutons le silence des rues vides, nous redécouvrons les chants des oiseaux, nous chantons à nos balcons, et même si quelquefois une horde de frères s’abat sur des quartiers, nous n’avons pas le bruit de la mitraille  juste celui des cris sous la matraque.

Vous êtes nombreuses mes sœurs, vous êtes la multitude sous la férule d’une minorité assassine.

Vous êtes nombreuses mes sœurs, vous êtes cette foule piétinée par des frères insatiables de sang et de mort.

Vous êtes nombreuses mes sœurs sur tous les continents et sans jamais gémir à sauver des petits, des fragiles, de l’immense et innommable gâchis des humains.

Vous êtes nombreuses mes sœurs et nous vous honorons, vous les soignantes qui se lèvent chaque jour malgré les chutes et les blessures pour qu’une vie, au moins une vie soit sauvée.

Nous vous honorons mes sœurs courage et nous n’oublierons rien, ni des meurtres, ni de l’indifférence et la voracité des riches, ni des vendeurs d’armes si faciles à acheter, nous n’oublierons rien de vos ventres vides, de vos douleurs et de vos larmes.

En 9 ans de guerre, en Syrie : plus de 460 000 morts et disparus, dont plus de 17 400 enfants et près de 11 000 femmes. Plus de 100 000 morts au Yémen hors famine et conditions sanitaires, etc. Selon Martin Caparros, auteur du livre « La faim », en 2015, 25.000 personnes meurent chaque jour de faim quelque part dans le monde soit 9,1 millions de décès par an dus à la faim .

les câlineurs d’arbres

Voilà une vingtaine d’années que nous vivons près de la forêt.

Le vingt-unième siècle se termine et les villes n’existent plus.

Notre communauté d’une centaine de personnes se protège du mieux qu’elle peut. J’avais la quarantaine quand j’ai emmené mon épouse et mes deux filles dans cette campagne reculée de la France. Nous avons rejoint des gens du pays et quelques amis et nous nous sommes organisés pendant que plus loin les gens mouraient et s’étripaient pour quelques aliments et de l’eau potable.

Notre communauté est fragile, la pollution a fait des ravages, nous mourons souvent avant cinquante ans, j’ai perdu une de mes filles et mon épouse, cancers qu’on ne peut plus soigner.

Nous avons réinventé la sobriété alimentaire, les cultures cachées dans la forêt, et surtout son entretien car elle est précieuse, plus que nos vies. Nous avons quelques enfants qui ont mission de la soigner, on les appelle les câlineurs d’arbres.

Milo est l’un d’eux. Milo est un enfant de huit ans, particulier, avec une légère déficience mentale, mais c’est le pilier de la forêt. Il a ce don magnifique de parler aux arbres, et ils réagissent, j’en suis le témoin, moi, l’ancien, le plus âgé aujourd’hui du village. Il transmet à la forêt une énergie qu’elle n’avait pas eue depuis longtemps, on voit enfin des pousses de châtaigniers et de chênes émerger de la terre, comme si enfin la fertilité revenait. Si la forêt recommence à se développer on peut espérer plus d’humidité donc plus de récoltes. On arrive à faire pousser des pommes de terres, des carottes et choux à l’abri des feuillages, mais pour les céréales, c’est une autre histoire, on a bien essayé dans des champs limitrophes, la sécheresse a eu raison de nos blés, millets, orges, seul le sorgho nous évite la famine.

Milo depuis quelques mois vit au milieu des arbres. Il a appris tout petit à les soigner en suivant les plus grands qui prenaient dans leurs bras les maigres troncs et les brossaient de leurs parasites. C’est mon épouse qui a initié les soins de la forêt, elle était biologiste et disait qu’il était capital pour nous de la préserver, elle était notre avenir. Plus haut dans la montagne il y a des pins et des bouleaux, et sur les bouleaux le chaga, ce champignon qui aide nos pauvres petites défenses immunitaires, cette forêt-là aussi est à câliner, mais ce sont nos adolescents qui s’en chargent. Milo a commencé à observer ses compagnons de jeux et très vite avec sa manière toute tendre il a embrassé longtemps un des troncs, le plus gros. Il lui a raconté ses histoires incompréhensibles, on l’écoutait évoquer des soleils, des brumes, des averses, quelques brides nous parvenaient que nous ne comprenions pas.

Notre vie est rude, trop chaude l’été, trop froide l’hiver. Nous avons réussi à fabriquer un petit barrage sur le torrent tout proche qui fournit un peu d’électricité, mais l’été, sans suffisamment d’eau, nous devons nous passer de cette manne.

C’est arrivé ce printemps.

Trente jours de pluie continue.

Seul Milo arpente la forêt, danse entre les jeunes pousses, chante de vieux chants du XX° siècle que je redécouvre, chansons de mes grands-parents, vieilles rengaines. Où les a-t-il apprises, nous qui n’avions plus que des mémoires atrophiées ? Son père nous dit qu’il ne les a jamais entendues, mais qu’un des nôtres avait trouvé un vieil appareil avec écouteurs dont la batterie solaire était encore fonctionnelle et que Milo le considérait comme un trésor. Personne ne connaît cette « foule sentimentale », encore moins ce « capitaine courageux ». Les mots sont clairs, précis, les notes justes. D’où tire-t-il ce flot ininterrompu, lui qui a peu de vocabulaire et de lourdes difficultés à communiquer ? Nous sommes ébahis, éblouis, et sous la pluie nous rejoignons l’orée de la forêt accordons nos pas à sa danse. Il rit et nous rions, un rire que nous n’avions pas eu depuis longtemps. La pluie fait un rideau d’amour sur nous tous.

Quelques-uns d’entre nous en profitent pour sortir d’autres gros bidons afin qu’ils soient remplis d’eau, les mares redeviennent des mares, le torrent grossit à vue d’œil. Et nous entendons le premier geai.

Trente jours heureux, à regarder ce ciel pris dans une nasse d’eau.

Trois d’entre nous sont allés à la ville vide comme cela nous arrive une fois par an pour récupérer dans les amas de l’abandon du matériel, des matériaux, les décombres nous en livrent encore un peu, nous avons besoin de tant de choses pour améliorer notre quotidien. On avait remis en état de vieilles charrettes, et nous savions qu’il leur faudrait plusieurs jours à pied avant de revenir. Nous n’avons plus de cheval, pas même un bœuf, morts d’on ne sait quelle étrange maladie.

L’espoir renaît sous la pluie. Milo vient chercher son repas et repart danser avec les arbres. Il les câline comme jamais, l’un après l’autre, des enfants l’accompagnent tout aussi heureux et apprennent ses chansons. La forêt vibre enfin, et les premières giroles apparaissent dans sa mousse reverdie.

Dans une autre vie, j’étais un scientifique réputé en neurologie, mais je ne comprends rien à l’existence de Milo. Quand il est né ses parents étaient si heureux, toute la communauté l’était car les naissances n’allaient plus de soi, fausses couches, bébés mort-nés, nourrissons prématurés qui nous claquaient dans les bras. Milo était un beau bébé cependant nous n’avons pas tardé à comprendre son handicap, s’il est devenu très vite la coqueluche de tout un chacun c’est par sa joie de vivre, son énergie, ses rires qui nous mettent toujours du baume au cœur et nous donnent de la force.

Les nuages ont laissé place à un soleil généreux, mais tous les matins désormais la brume forestière traversée par ses rayons nous offre de possibles lendemains. Grâce à Milo, grâce à nos câlineurs d’arbres, grâce à la vie qui reprend.

Tout à l’heure, un autre geai a lancé son kloo-loo-loo, et je suis sûr d’avoir vu la queue d’un écureuil.

C’était ma petite nouvelle des métiers improbables

http://www.les-anthologies-ephemeres.fr/2019/05/metiers-improbables-presentation.html

la beauté du jour s’est éteinte

La beauté du jour s’est éteinte.

Le cheval est mort.

Dans ses yeux plus jamais la douceur d’un matin, les rayons qui jouent sur sa robe alezan.

Sur son dos plus jamais le vent qui soulève sa crinière.

Sa force, sa vitalité, ses courses, son regard en amande, plus jamais.

Le cheval est mort étranglé.

A quels jeux sa souffrance a profité ?

A quels cerveaux endommagés doit-il ce lacet autour du col ?

A quelle cruauté doit-il cette torture nocturne ?

La beauté du jour s’est éteinte dans le doux regard innocent.

La beauté du jour est morte quand je l’ai vu, couché sur le dos, les quatre pattes en l’air, immobile, silencieux, ses compagnons les poneys loin là-bas, sous les branches, apeurés.

Déjà on l’entourait, les gendarmes arrivaient, mon cri dans le ventre, silencieux lui aussi, à l’unisson de ceux des passants, de ceux des poneys, de tous ceux sidérés devant ce corps inerte marqué par des douleurs incompréhensibles.

Ma journée s’est éteinte, il fait nuit dans ma tête, nuit lente et profonde, les bourreaux sont nombreux, sont partout. Ils sont jeunes parfois, c’est le cas cette nuit où quelques-uns… je ne peux même pas imaginer ce qui les a poussés vers cette joie mauvaise, cette part d’ombre qui envahit tout, vampire des âmes belles, saigneur de corps purs, broyeur de beauté.

De quelle violence sont-ils le fruit ? De quel héritage ?

Sacrificielle nuit.

Tout se couvre d’une immense tristesse, les humains ne méritent pas de vivre, tant mieux s’ils disparaissent, « bon débarras » écrivait Yves Paccalet.

Bon débarras ! Bon débarras ! Bon débarras : plus de cordes, plus de fusils, plus de pièges, plus de bombes…

Le cheval est mort, un jeune cheval tranquille. Qu’a-t-il compris de ses tortionnaires ?

Qu’ont-ils compris aussi tous ces animaux tués dans une ferme pédagogique dans l’Aude par 4 mineurs en furie ?

La lumière n’est nulle part.

Demain la lumière reviendra puis s’éteindra encore parce qu’un autre cheval, ou chien, ou tout autre animal, y compris humain aura subi cette immonde cruauté, comme tous les jours sur cette planète.

Pourtant quelques êtres magnifiques illuminent nos jours, si peu nombreux, si peu nombreux…

dédicace.

 

Tss ! Tss ! C’est l’instant.

Un froissement de voile, le frôlement d’une aile, une note de musique, deux notes, une chanson au bord des lèvres.

 

Tss ! Tss ! C’est l’instant.

Les doigts sur un piano ou le vent sur les joues, la vague sur les pieds ou l’éclair sur la mer, la pluie et le soleil mêlés en arc-en-ciel.

 

 

Tss !Tss ! C’est l’instant.

Une joie qui se promène ou bien une peine,  une larme oubliée, un rire en cascade, farandole insouciante ou soucis qui cheminent d’une danse à l’autre.

 

 

Tss ! Tss ! Le temps n’a plus le temps, les ans n’ont plus d’années, ni même de minutes, c’est l’instant ici et maintenant.

 

Ici et maintenant sans demain ni d’avant, juste là dans la beauté des cœurs.

 

à Isabelle, le 22 juin 2019.

Bienvenue en Joëllerie.


Je n’aurais jamais le talent de Joëlle pour raconter oralement la vie des poules.

L’autre soir, elle est revenue du poulailler avec maints discours à raconter.

Judith entre, c’est l’ancienne qui est là depuis le début, qui veut encore pondre et ne pond plus (elle a 5 ans) mais elle aimerait bien faire comme les jeunettes. C’est le soir, c’est l’heure de sonner le coucher.

Ah ! dit Joëlle, si tu l’avais vu s’irriter d’importance : « ya quéqu’un ! », et elle se gonflait comme les Walkyries des opéras bouffes, tu sais les grosses Walkyries, non pas celles-là, pas celles de Wagner, les grosses. « Ya quéqu’un ! » cocotte Judith. Où quelqu’un ? demande Joëlle à Judith. « ya quéqu’un  là » !

Alors Joëlle regarde sous l’hôtel-poulailler 5 étoiles, et découvre Pippo planqué là en attente de la souris qu’il pourchasse et qui s’est sans doute cachée dans quelque  repli du bois de l’hôtel-particulier de dames poules.

– Viens Pippo !

Mais parle à un chat, et il te répondra !

Pippo indifférent aux caquetages de Judith et à l’appel insistant de Joëlle ne bouge pas d’un poil tout attentif à sa proie hors de portée de ses griffes.  Joëlle n’a d’autre choix que de prendre le balai et doucement le ramener à la raison. Sans violence aucune, d’abord c’est avec la brosse de balai, ensuite le faire sortir gentiment, le prendre dans ses bras, lui assurer que demain la porte sera à nouveau ouverte, lui chuchoter de la tendresse et le mettre hors de la pièce réservée aux poules.

« T’exagères ! Miaule Pippo, un si bel objet de mes désirs griffus ! Pff ! »

Judith grimpe tranquillisée dans son lit paillé de frais, à peine ironique au dégagisme félin.

Ana la rousse arrive alors : « ya quéqu’un ! »

Quoi encore ?

Et la souris à toute vitesse sort de sa cachette et file à vivement vers un lieu plus protégé, les poules comme les chats ne sont pas ses amis.

Maggie entre à son tour : « ah ! quesquise passe ici ? Suis arrivée trop tard pour le spectacle ? »

Trop tard ! En effet !

Et hop ! On grimpe.

Enfin !

La porte est fermée.

Je ne peux reproduire ici les gestes et la totalité des propos de Joëlle, mais les animaux, elle les comprend comme personne et la restitution de leurs discours est un évènement en soi, ce sont toujours d’excellents moments de partage et de rire.

anecdotes du cantou.

Ils ne sont pas malheureux, à eux tous ils forment une nouvelle famille.

Ici, dans le bourg de 6000 habitants, ils se connaissent souvent depuis l’enfance.

Les agents hospitaliers les emmènent une fois par semaine à la piscine et quelquefois au cinéma.

Ils sont au cantou, Alzheimer ou autre dégénérescence due à la vieillesse, les enferme à cet étage afin qu’ils n’aillent pas se promener et disparaître. (ici, on cherche toujours une dame qui est partie au mois de juillet 2018).

Une de mes amies visite sa maman plusieurs fois par semaine, sa maman, on l’appelle Pitchou, à cause de son chat, je le lui avais amené il y a quelques années (jeté par la fenêtre d’une voiture, tout mignon, tout rigolo), son chat c’est son trésor qu’elle réclame, mais elle ne peut pas le faire venir, il y a déjà deux chats, dont l’un l’a adoptée, C’est sa fille qui s’occupe de Pitchou et qui le photographie chaque semaine pour lui donner des nouvelles.

Pour qu’elle ne se trompe pas de chambre, un photo de Pitchou est épinglée sur sa porte, mais une dame voisine qui vient discuter avec la photographie tous les jours a fini par l’emporter avec elle, dans sa poche, la maman de mon amie dit que ce n’est pas grave, il y a pire, l’autre jour tous les pensionnaires avaient mal aux dents car dans la nuit un mauvais plaisantin avait échangé tous les dentiers.

Mon amie me raconte qu’un après-midi elle discutait avec un petit groupe qui semblait très concerné par la conversation lorsque Madame R est arrivée catastrophée car la maîtresse n’était pas là !

-Quoi ? La maîtresse n’est pas là ?

-Mais comment on va faire sans elle ?

Et tout ce monde tout autant catastrophé s’agita en cherchant des solutions.

Finalement David, un agent hospitalier, est arrivé avec sa limonade : « allez on va boire un canon ».

Pour la maman et sa copine boire un canon signifie boire un canon.

Et la limonade s’étant transformée dans leur tête en champagne, toutes les deux ont pris des crises de fou rire.

A vrai dire elles étaient complètement pompettes.

C’est la vie telle qu’elle va dans ce cantou, pas toujours amusante, évidemment… Mon amie préfère retenir les bons moments, pour les autres elle a l’épaule de son frère et Pitchou.

 

J’ai retrouvé les photos de Pitchou à son arrivée:

P'tit mec

P'tit mec

 

PS : Un très bon roman à lire (le livre de poche) : « les oubliés du dimanche » de Valérie Perrin, la narratrice est une aide-soignante aux Hortensias et elle adore les histoires de vie que les pensionnaires lui racontent, surtout celle d’Hélène Hel, et à travers elle, Justine -la narratrice- va cheminer jusqu’à la vérité sur l’accident de ses parents… Récit touchant, poétique, formidablement construit.

le caillou

 

 

Article écrit pour le dernier recueil des anthologies éphémères VOYAGE.

 

Descendu des sommets alpins, arraché à ma mère rocheuse par le mouvement incessant de la montagne et du torrent de glace, je voyage depuis des millénaires. Aujourd’hui je suis tout usé, tout rond, tout doux au toucher et un jour je deviendrai grain de sable parmi les grains de sable sur une plage de la méditerranée.

A moins qu’un entrepreneur me saisisse dans le lit de la rivière avant que je n’atteigne le Rhône et m’emporte dans sa bétonneuse pour construire un mur de maison où je resterai coincé quelques siècles avant qu’il ne s’écroule et que je rejoigne la glaise.

L’eau m’emportera à nouveau, me nettoiera et je naviguerai plus petit, plus malingre vers cette plage qui m’attend.

Mais ce jour-là, c’est un jeune homme mélancolique qui me ramasse, je l’ai vu jouer avec d’autres galets, les lancer dans la rivière, en trouver d’autres bien affûtés pour qu’ils ricochent. Il me trouve, je suis sur la grève parce que l’été est chaud, l’eau s’est éloignée de ses rives. Je pèse à peine dans sa main, je ne ressemble plus à ce gros bloc de granite auquel j’étais lié et qui se moquait du courant du torrent.

Je vais grâce à lui rejoindre les profondeurs fraîches, m’y cacher tranquillement, et laisser quelques ablettes, tanches et gardons me frôler de leurs écailles qui brillent comme les étoiles de mon ciel d’antan quand j’habitais sur le glacier.

 Il me soupèse de ses yeux tristes, il me tâte, passe le pouce sur mes vieilles rondeurs, trace mes formes sous ses doigts, c’est presque une caresse, presque une douceur si je ne sentais une sorte d’indifférence.

Pourtant un signe fébrile agite sa main, il m’approche de sa bouche. Va-t-il m’avaler ? Il m’approche de son nez et s’étonne de mon odeur insipide, il m’approche de ses yeux, me tourne et me retourne près de ses pupilles. Il me glisse sur le côté de son oreille, me secoue un peu.

Petit caillou, dit-il, de quels voyages viens-tu ? Tu es si vieux et tu es si petit aujourd’hui pourtant je tiens dans ma main une énorme parcelle de l’histoire de la Terre.

Evidemment je ne peux lui répondre, mais je le vois s’asseoir tout à coup apaisé, joyeux, toute tristesse disparaît de ce corps jeune et vigoureux. Il s’assoit à l’ombre de l’aulne sous lequel il m’a trouvé et me garde bien fermé dans sa paume.  Après un long moment de silence, il me pose sur son genou.

Je sens toutes les vibrations de cette énergie humaine, elles me traversent.

Le jeune homme semble méditer, un grand sourire illumine peu à peu son visage. Pourtant je n’ai rien fait qui puisse le transformer ainsi. Que s’est-il passé dans son cerveau d’humain pour que se lève si soudainement de la joie. Je la sens cette joie, et à côté je sens autre chose, comme un remerciement.

A-t-il pris conscience de la grandeur de ce qui l’entoure, de notre lien profond entre lui et moi, entre l’arbre et nous, entre l’eau, l’arbre et nous, entre les insectes qui volent autour de nous et qui sont un peu nous, comme unis dans cet univers ?

Je l’entends remercier. Il remercie pour la beauté du paysage, il remercie pour la quiétude qui l’habite, pour ce caillou qui a vécu tant de chaos avant d’arriver dans sa main, il remercie ce ciel rouge du crépuscule.

Il remercie longuement jusqu’à ses parents, ses proches. Il remercie la vie.

Je ne m’étonne plus de rien, mais il y a là quelque chose de mystérieux qui me dépasse.

Il se lève et m’emporte, je suis glissé dans une poche.

Chez lui, il sort tous les objets qui se bousculaient contre moi, il me pose sur une table.

Depuis ce jour, tous les matins il me remet dans sa poche avec cette joie qui vibre dans sa main, et tous les soirs il me pose sur cette table.

Il m’appelle son caillou de gratitude.

Je n’y suis pour rien, pourtant je me sens fort comme un roc de là-haut, de mes montagnes anciennes.

Hélas, je sais que la vie d’un homme est brève et que je me retrouverai un jour grain de sable, le temps est patient.

Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans le creux de sa main
Et l’éternité dans une heure

William Blake (1757-1827)

le petit homme noir.

Une petite silhouette solitaire va et vient près du bassin, pendant que jouent de grands enfants avec leurs petits bateaux télécommandés, pendant que d’autres courent dans les allées ou se cachent dans les haies bien taillées. Un petit homme maigre parle tout bas au rythme de ses pas, passant devant deux assises qui discutent sur le banc de pierre, passant devant un lecteur concentré tout autant assis sur une chaise de fer.

Les feuilles chantent calmement sous l’air printanier. Il fait encore froid, il serre son grand manteau noir tout contre lui, une écharpe épaisse cache le bas de son menton et une casquette plate lui couvre la tête.

Il va et vient entre les gens, les gosses, les poussettes, indifférent à l’agitation du parc.

Seuls ses pas martèlent une sorte de désarroi ou de tristesse infinie, il marmonne dans la laine de l’écharpe, les yeux baissés sur ses pieds chaussés de bottes lasses qui ont déjà vécu plusieurs hivers.

Il va d’un arbre à l’autre, un marronnier, un chêne, un charme, le parc est riche de ses centenaires qui ont abrité tant d’oiseaux et écouté tant d’amoureux, leurs feuilles toutes neuves racontent le retour de leur sève encore vivace. La petit homme noir attire le regard malgré lui. Comment ne pas remarquer cet aparté sombre qui arpente l’allée près du grand bassin à une heure où tout est joyeux, les rires des enfants, les plaisanteries des adultes, les algarades de quelques adolescents ?

Il y a comme un décalage qui dérange le bonheur du jour.

Le lecteur cesse de lire, les femmes cessent leur discussion, même les deux adultes-enfants cessent de jouer avec leurs manettes, les enfants ne courent plus et les adolescents regardent la silhouette frémir sous les branches.

Il parle de plus en plus vite, de plus en plus loin, de plus en plus fort, puis se tait comme saisi par une certitude. Il va s’asseoir sur un banc au grand soulagement des promeneurs qui reprennent leurs activités et font bruire à nouveau leurs rires, leurs cris, leurs plaisanteries, leurs bavardages. Seul le lecteur à quelques mètres de lui l’écoute. Écoute son silence, écoute ses soupirs, écoute son soliloque.

– Car je savais que je ne serais pas toujours jeune, et que l’été ne dure pas éternellement, ni même l’automne, mon âme bourgeoise me le disait.*

Il répète la même phrase plusieurs fois, une tonalité neutre, très neutre, presque insupportablement neutre. Comme si déjà tout était définitivement joué, que l’espoir n’avait pas de sens.

– Je connaissais mal les femmes, à cette époque. Je les connais toujours mal d’ailleurs. Les hommes aussi. Les animaux aussi. Ce que je connais le moins mal, ce sont mes douleurs.*

Un peu plus de rythme peut-être et toujours cette répétition, lui faut-il se persuader de quoi que ce soit pour répéter les phrases les unes suivant les autres et sans vraiment de cohérence ? Il met parfois son visage dans ses mains comme abruti par un désespoir soudain à moins qu’il ne réfléchisse, à moins qu’il ne se fatigue. Sa voix est rauque, elle vient d’ailleurs, de loin en lui, du fond des tripes, une voix unique, enroué et pourtant si claire. Le lecteur frissonne à chacune de ses respirations. Son livre sur les genoux, il tend le cou vers la gauche, vers le petit homme noir qui parle. Tout semble l’intéresser venant de lui.

Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil, de temps en temps une carte postale, voilà mon sentiment ce soir.*

Il répète encore avec ce son si particulier au charme certain, la phrase revient et revient encore. Le lecteur semble s’épanouir. Le soleil s’efface peu à peu, le froid devient plus vif, mais le petit homme continue et le lecteur écoute passionnément,

– Elle ne semblait ni jeune ni vieille, sa figure était comme suspendue entre la fraîcheur et le flétrissement.*

Il se lève, recommence son va et vient, ramassé sur lui-même, les yeux perdus dans un cheminement inaccessible et sa silhouette occupe tout l’espace entre les arbres et le bassin, entre les bancs et les chaises, l’allée s’emplit de sa présence quasi lumineuse.

Soudain, le petit homme noir respire profondément, l’agitation le quitte tout comme cette incandescence qui l’habitait. Il redevient humain, un homme banal qui se promène dans un parc et qui va tranquillement rentrer chez lui, car le froid s’installe brusquement sur ses épaules.

Sur les épaules du lecteur aussi qui soudain se lève et le suit.

– Monsieur Frey ! Monsieur Frey !

Monsieur Frey se retourne avec un sourire timide.

– Excusez-moi de vous déranger, je vous écoutais… Vous allez jouer « Premier amour » ?

– Oui, à l’Atelier, bientôt.

– Je vous ai écouté, et c’est magique !

– Merci.

– Je suis tout retourné, j’adore ce texte de Beckett, il me ressemble tant.

Monsieur Frey semble ému tout autant, il serre la main du lecteur, le remercie chaleureusement.

– Allons nous réchauffer au café, j’ai besoin d’un bon thé chaud, propose-t-il à ce passionné de Beckett, nous continuerons cette conversation.

C’est ainsi que les deux hommes tournent le dos à la nuit qui s’installe sur le petit parc vide de tous les premiers amours.

*citations du texte « Premier Amour » de Samuel Beckett.

ps: Sami Frey racontait lui-même qu’il s’entraînait au personnage dans un jardin, il s’imprégnait mieux ainsi de ce qu’il pouvait ressentir. j’aurais aimé être ce lecteur… j’ai vu la pièce à Lyon, je l’ai attendu à la sortie, et je l’ai remercié pour sa magnifique interprétation, c’est quelqu’un de simple, de pudique, de timide.

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première neige.

 

C’est la toute première pour elles, elles n’en avaient jamais vu auparavant puisqu’elles sont nées au printemps.
Quand j’ai ouvert le poulailler, elles m’ont suivie comme tous les matins et se sont arrêtées net devant le désastre.

C’est quoi cette histoire ? Qu’ont fait les humains pendant la nuit ? En plus il fait un froid de canard, pensent-elles, en poules habituées à la chaleur qui n’a jamais fait défaut jusqu’au vingt octobre.
C’est quoi ce manteau blanc que les humaines ont posé là pour nous tenir dans le hangar, dans la botte de paille et qu’on n’aille plus taper la porte-fenêtre et réclamer nos vers de farine ! Quelle ignominie ! Et t’as vu comme elles sont habillées ? Ces horribles capuches, ces grosses doudounes sans élégance ! Ces bottes d’éléphant aux pattes ! Nous on a nos plumes de couleur, na !
Qu’est-ce qu’on va faire si on ne peut gratter la terre ?

Oh ! L’humaine prend une pelle, j’ai peur, j’ai peur, vite tout là-haut sur la balle de paille.

Étonnées, peut-être un déstabilisées, sans aucun doute mécontentes.

Joëlle leur a fait une trace afin qu’elles puissent gratter un peu.
J’ai apporté les vers de farine sur lesquels elles se sont précipitées avec gourmandise.
Nous sommes montées au hangar plusieurs fois, vérifier que tout allait bien. Tout allait bien, sauf ma Judith toute emmitouflée dans la paille du poulailler, pas du tout prête à sortir, elle connaît déjà l’hiver, le cinquième pour elle et elle n’a pas du tout envie d’aller gratter quoi que ce soit parce que le froid, la neige, le vent la fragilisent.
Deux jours que ma Judith ne bouge guère, sauf pour l’arrivée des madeleines, le soir, avant de refermer la porte du poulailler.

Par contre Ana fut la première à courageusement affronter la tempête et passer la tête dans la chatière pour nous prévenir qu’elle aimerait bien qu’on s’occupe un peu de son gosier.
Aujourd’hui, Maggie l’a suivie. Elles sont restées une grande partie de l’après- midi sur la terrasse, perchées sur le tas de bois. Elles papotaient au soleil, car le soleil a daigné nous rendre visite.

Maintenant, il y en a une particulièrement heureuse de retrouver la neige : c’est Gaïa. Et ce matin, en balade, elle n’a cessé de courir pendant que j’évitais les branches lourdes de neige collante et parfois prêtes à casser.

Seuls les chats ne sont guère dérangés, ils se prélassent comme si l’hiver ne les concernait pas.

 

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ps: Dans le Puy de Dôme, ça va à peu près, beaucoup de branches cassées sur les routes, des coupures d’électricité, pas d’internet (par intermittence seulement), rien de méchant par rapport à certains départements sinistrés comme l’Aude tout récemment.

Gourmandises.

Elles aiment ça!

Tellement!

Tous les matins, c’est Ana qui court la première jusqu’à la porte fenêtre. Elle est coquine, elle sait que Maggie est en train de pondre et que ma vieille Judith est beaucoup trop lente pour arriver à temps.

Parfois même elle arrive avant moi et si je lui ferme la porte au nez comme l’autre jour, elle soulève ses ailes et s’accroche à la croisée: « Comment ça? Où sont-ils mes vers de farine? Où sont mes insectes séchés? Dépêche-toi! »

Comment ne pas craquer devant une demande si impérative ?

 

Mais le soir, c’est une autre histoire.

Elles attendent toutes les trois le repas du soir… euh! pas le repas, les gourmandises.

Judith est une fan incontestée des madeleines. Irrésistibles madeleines, je ne me souviens pas par quel hasard elle en a goûté une pour la première fois, incontestablement elle l’a dévorée avec délectation, et depuis tous les soirs elle en croque une (croquer façon de parler car elle prend son temps pour déguster).

Ana aussi. Mais Ana adore aussi le raisin. Maggie plus méfiante se tient un peu à distance puis curieuse, puis gourmande demande sa part. Entre la madeleine et le raisin, Ana n’hésite pas, les deux mon capitaine, les deux.