histoire de choux.

Pour notre petite fabrique d’écriture qui renaît.

– Deux choux. Ça prend un ikce, ça fait partie des exceptions qu’on apprend dans des listes quand on est petit. Vous avez été petit. Et quand on a été petit, on va OBLIGATOIREMENT à l’école et on apprend les exceptions. Vous savez comme ça s’écrit ekcépession ? … Ouais, pas très bavard le sieur, il a peut-être pas fréquenté la communale.
– C’est quoi la communale ?
– L’école républicaine.
– Pourquoi vous l’appelez républicaine ?
– Parce que c’est comme ça en France, c’est depuis que la loi a séparé l’état de l’église en 1905 sous la troisième république.
– Et pourquoi la communale ?
– Parce que chaque commune avait une école élémentaire, là où on apprenait les listes d’exception.
– Et c’est nous maintenant les exceptions, sauf qu’on n’est pas listé.
– Ouais, on n’est plus listé ! On est sorti des bancs de l’école pour se disputer un banc pour la nuit.
– Mais c’est moi qui suis arrivé le premier.
– A peine une seconde avant moi, et puis c’est mon banc, je viens tous les soirs depuis deux semaines.
– On va partager. Vous dormez la première partie de la nuit, et moi je dors après. Vous pourrez même poser votre tête sur mes genoux et vice versa.
– Ça peut se faire… Pourquoi on parlait de chou ?
– Je sais plus. On regardait les gamins partir…
– Non, on regardait nos oreilles rouges.
– Elles ont froids. Des choux rouges.
– C’est bon le chou rouge. Je l’aimais bien en salade… J’ai un bonnet en double. Mettez-le, il va faire froid. Il prévoit un moins trois.
– Mes notes en dictée ! Jusqu’à moins vingt. Il faisait ça mon maître !
– Poussez-vous au bout. J’installe un duvet dessous, il fait toujours très froid dessous, le froid monte de la terre j’en suis sûre. J’ai un thermos de thé. Il doit être tiède, mais c’est mieux que rien. J’ai trois biscuits aussi, les restes. Vous n’avez rien ?
– Trois fois rien ! Une banane. On partage. C’est bien de partager, c’est la fraternité !
– Mais je suis une femme. Donc pas un frère ! Fraternité vient de fratrie, frère, tous ces mots masculins m’ont pourri la vie ! Ma mère voulait que je sois un garçon. J’ai fini par devenir une fille manquée.
– J’ai pas eu de mère, juste des foyers. De l’un à l’autre… au moins une dizaine. Il paraît que j’étais pas aimable, toujours sur la défensive, timide, renfrogné qu’on disait de moi. Et même sournois une fois ! Une maîtresse qui pouvait pas m’encadrer.
– Pour l’instant encadrez-vous avec vos couvertures. Je vais m’allonger. J’ai un brin sommeil. On parlera plus tard.

La nuit s’installe au-dessus de la ville, une nuit de réverbères, balafrée par les feux des véhicules qui passent et repassent sur la rue derrière le square. Une nuit citadine avec en sourdine le ronflement permanent des moteurs et quelquefois les braillements d’un passant que la colère foudroie.

Cinq heures du matin sonnent au clocher. L’église est à l’angle du square. Sur le banc, une forme allongée, dont la tête repose sur les genoux d’une autre silhouette emmitouflée de couvertures, le nez dans une écharpe, un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Des yeux clos de fatigue. Rares sont les bancs aujourd’hui où on peut s’allonger ainsi, les mairies leur préfèrent des sièges, ils ressemblent à des bancs mais sont coupés par des accoudoirs, tout comme dans les gares, tout comme dans les métros.
La forme allongée se relève. Elle s’entoure de son duvet, il fait très froid. Un premier café, de l’autre côté du square s’allume. La nuit s’achève et il faut affronter le jour et la faim et la soif, et les odeurs qu’on porte sous les couches de vêtements sales.
– Tu viens, dit-elle, on va se réchauffer au café. Ici, ils ont parfois des cafés suspendus*. Peut-être en aurons-nous.
– On se tutoie le matin ?
– On a passé une nuit ensemble, on se connaît maintenant. On y va, je suis congelée, et si c’est le Cédric qui ouvre, on aura de la chance.
– Tu connais bien le lieu.
– Oui, mon chou ! Depuis dix ans que je reviens l’hiver. Il fait moins froid ici qu’en Picardie.
– Tu es picarde ?
– Picarde de chez picard.
– Je suis de Soissons.
– Haha ! Comme le vase ! Et bien moi je suis de Villers-Cotterêts ! Et tu sais ce qui s’est passé en 1539 chez moi ?
– Ouais, ça je sais, François 1er ordonne que tous les actes juridiques soient en picard.
– En français.
– C’est pareil.
– Pas faux ! Le picard est un ancêtre malmené du français. T’as de la culture, on n’aurait pas dit hier avec nos histoires de choux.
– C’est parce que je connais la région. Tu m’aurais parlé de l’édit de Roussillon, je n’aurais pas su.
– Tiens ! C’est quoi cet édit ? Et comment tu sais qu’il y a eu un édit dans cette région ?
– L’autre jour, j’étais avec un gars qui habitait à Roussillon, pas cette région où nous sommes, un bled près de Lyon. Catherine de Médicis a signé le changement de date du premier jour de l’année, avant c’était n’importe quand selon le coin, après ce fut le 1°janvier.
– C’est quand même formidable toutes ces rencontres aléatoires, moi aussi, j’ai appris plein de choses. Il y a des types très savants sur les bancs, après c’est une question de mémoire… Et je sens que la mienne fout le camp.
– Et il y a des types infects aussi.
– Ouais… on va voir Cédric. Je l’ai entraperçu. On aura sans doute une pâtisserie… peut-être un chou à la crème s’il en reste de la veille.

*certains cafés proposent des cafés suspendus, les clients les achètent pour les SDF. Il existe aussi des boulangeries qui offrent des baguettes en attente.

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9 réflexions au sujet de « histoire de choux. »

  1. ZAZARAMBETTE

    Un récit d’actualité avec ce froid ces SDF qui grelottent dans la nuit. J’ai bien aimé le passage « – C’est quand même formidable toutes ces rencontres aléatoires, moi aussi, j’ai appris plein de choses. Il y a des types très savants sur les bancs, après c’est une question de mémoire…  »
    Cela m’a fait penser aux relations virtuelles que nous entretenons sur la blogosphère !c tant de personnes !
    Bises et bon weekend Evajoe.

    Aimé par 1 personne

    Répondre
    1. polly Auteur de l’article

      Une rencontre est toujours enrichissante, même quand elle est « infecte », car on apprend aussi sur nous.
      Oui, tout ça est malheureusement d’actualité parce qu’il fait froid et on pense plus à eux, mais c’est toute l’année, hélas!
      Personne ne devrait être dehors et personne ne devrait accumuler les milliards!
      Triste humanité qui n’est pas partageuse, c’est pour cela que j’aime bien mes SDF, dans tous les textes où je les évoque, je leur donne ce sens de la solidarité et je crois sincèrement qu’ils ne survivraient pas sans cela.

      Bises à toi Evajoe.

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  2. Quichottine

    Sourire en lisant le commentaire de Zaza… il m’est arrivé de me tromper dans le nom du destinataire aussi, surtout quand j’ouvrais plusieurs news en même temps dans mon navigateur.
    Maintenant, je le fais rarement par peur de me tromper encore.

    Ton récit m’a beaucoup émue, entre sourire et larmes.
    Parmi tous ceux qui sont dans la rue, combien y sont à cause des accidents de la vie et mériteraient plus qu’un regard ou un sourire… plus qu’une simple piécette…

    En cette soirée de grande froidure je pense à eux… j’espère qu’il y aura beaucoup de cafés suspendus pour les réchauffer, et surtout de portes ouvertes pour les accueillir.

    Merci pour cette nouvelle participation, merci pour tout.
    Bisous et douce soirée Polly.

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    1. polly Auteur de l’article

      Une piécette est très insuffisante, je sais mais c’est mieux que rien.
      Il y en avait un près de chez Fiston II à Lyon qui venait dormir en face de l’immeuble. J’ai discuté un moment avec lui et il avait plein de trucs à raconter. Mais ne serait-ce qu’un bonjour, c’est important. Les regarder, les reconnaître comme personne à part entière, c’est important. Après on peut leur donner à manger, on peut leur donner la pièce, et surtout un sourire.

      Bisous tendres ma Quichott’

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    1. polly Auteur de l’article

      J’ai lu ton commentaire et j’apprécie ta lecture qui ne passe pas à côté de petits détails si importants pour moi.
      Oui, je viens de retrouver un peu de plume après avoir traversé un petit désert personnel.
      Je ne m’attendais pas à être si affectée par mon déménagement, c’est comme si j’étais du jour au lendemain devenue très vieille.
      🙂

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